Abdelmalek Alaoui : “La trajectoire marocaine, c’est d’abord une méthode”

INTERVIEW. Le président du think-tank Institut marocain d'Intelligence stratégique se confie sur le décryptage à 360° qu’il opère dans son dernier ouvrage “Maroc, le défi de la puissance”.

Abdelmalek Alaoui : “La trajectoire marocaine, c’est d’abord une méthode”

S’il y a un pays africain qui a réalisé un réel bond en avant, c’est bien le Maroc. Entre juillet 1999, date de l’intronisation du roi Mohammed VI et maintenant, le royaume chérifien a opéré, sur tous les plans, de spectaculaires mutations qui en ont fait une référence sur le Continent. C'est leur histoire que nous conte Abdelmalek Alaoui dans "Maroc, le défi de la puissance". Comme le dit son éditeur Le Cherche-midi, cet ouvrage retrace “la construction patiente de l’Etat marocain, les années de doute, l’apprentissage de l’économie mondialisée, l’avènement de Mohammed VI, l’accélération industrielle, les tensions sociales, les réussites et les impasses”. 

A la Fondation Jean-Jaurès à Paris, lors de la conférence de présentation de "Maroc, le défi de la puissance", son auteur Abdelmalek Alaoui, président de l'Institut marocain d'intelligence stratégique, a été challengé par le politologue, islamologue et romancier Rachid Benzine sur les interpellations suscitées par l'ouvrage.
A la Fondation Jean-Jaurès à Paris, lors de la conférence de présentation de "Maroc, le défi de la puissance", son auteur Abdelmalek Alaoui, président de l'Institut marocain d'intelligence stratégique, a été challengé par le politologue, islamologue et romancier Rachid Benzine sur les interpellations suscitées par l'ouvrage.


Eco-TransContinentsAfrica : Qu’est-ce qui a rendu possible la trajectoire marocaine ?

Abdelmalek Alaoui : La trajectoire marocaine n’est ni un miracle ni un hasard : c’est d’abord une méthode.

Depuis soixante-dix ans, notre pays avance selon une équation rare - la souveraineté comme boussole, la stabilité comme méthode, la projection comme horizon.

Là où tant de nations décolonisées se sont consumées dans des ruptures successives, le Maroc a choisi une continuité dynamique, patiente, presque entêtée.

Au cœur de ce dispositif, la monarchie. Au Maroc comme nulle part ailleurs, le roi est la quille du navire : il empêche la dérive, équilibre les forces et maintient la stabilité du cap. Quand autour de nous les régimes tombaient, nous réformions ; quand ailleurs on faisait tonner les chars, nous actualisions une Constitution.

Sur cette base institutionnelle s’est greffée une intuition stratégique : dans un monde de marées, il vaut mieux bâtir des ports que dompter l’océan.

Tanger Med, lancé au début des années 2000, en est la preuve éclatante. Quand ses collaborateurs s’inquiétaient de l’audace de l’investissement, Mohammed VI leur a opposé cette citation de Mario Andretti : "Quand on a le sentiment de tout contrôler, c’est qu’on ne va pas assez vite".

Résultat : Renault à Tanger, Stellantis à Kenitra, 250 équipementiers internationaux, un secteur automobile qui a dépassé le phosphate en 2023 avec 141,7 milliards de dirhams d’exportations. Le Maroc a su transformer la contrainte en stratégie. 

Comment le Maroc dans son “défi de la puissance” navigue-t-il pour éviter d’être perçu comme hégémonique sur un continent où ses dynamiques économique, politique, culturelle, et sportive le placent sur le podium des pays les plus en vue ?

La question suppose un malentendu qu’il faut lever d’entrée : le Maroc n’a jamais cherché à dominer l’Afrique, il a cherché à la retrouver. Nuance décisive. L’hégémonie exige des vassaux ; le partenariat produit des alliés.

Le retour à l’Union africaine en janvier 2017, après trente-trois ans d’absence, l’illustre parfaitement. Le roi aurait pu exiger le départ du Polisario comme préalable. Il a choisi l’inverse : rejoindre sans condition, pour convaincre de l’intérieur.

Dans son discours devant ses pairs, il a eu cette phrase qui dit tout : « L’Afrique est mon continent, et ma maison. Je rentre enfin chez moi. » On ne rentre pas chez soi en conquérant. 

Le deuxième signal se lit dans la politique migratoire : à l’automne 2016, quand l’Europe verrouillait ses frontières, le Maroc lançait sa deuxième vague de régularisation de migrants subsahariens.

Le troisième est économique. Nous sommes devenus le premier investisseur africain en Afrique de l’Ouest, mais Attijariwafa bank, quand elle reprend les réseaux du Crédit agricole, installe des banques qui parlent la langue du continent et finance des PME africaines.

L’OCP fait mieux encore, en transformant l’engrais en outil de souveraineté alimentaire pour ses partenaires.

Une puissance qui se justifie n’en est pas vraiment une. Le Maroc préfère rayonner plutôt que d’imposer, co-construire plutôt que dicter.

Partenaire de grands pays qui se font concurrence, la France et les États-Unis, l’Europe et les pays du Golfe, l’Afrique subsaharienne et le monde arabe, comment le Maroc arrive-t-il à maintenir sa trajectoire d’ubiquité économique et diplomatique dans un monde de plus en plus polarisé ?

D’abord, une précision : le Maroc n’est pas équidistant, il est multi-ancré. La différence est fondamentale. L’équidistance est une posture, l’ancrage multiple est une stratégie. Nous ne cherchons pas à être au milieu de tout le monde, nous cherchons à être utile à chacun sans être dépendant de personne.

La visite d’État d’Emmanuel Macron en octobre 2024 en offre un cas d’école. Les anciens accords franco-marocains relevaient d’une logique descendante ; cette fois, chaque virgule a été négociée jusque tard dans la nuit. Contrat Alstom pour les rames LGV : 35 % d’intégration locale minimum, âprement arraché. Le Maroc ne se positionne plus comme marché preneur, mais comme espace de co-construction industrielle. 

Sur le dossier du Sahara, cette méthode a produit une bascule historique : reconnaissance américaine par Trump en décembre 2020, française par Macron en 2024, espagnole en 2022, allemande, puis britannique le 1er juin 2025. Trois membres permanents du Conseil de sécurité parlent désormais le langage marocain ; Moscou et Pékin maintiennent une neutralité de façade.

Le 31 octobre 2025, la résolution du Conseil de sécurité a consacré le plan d’autonomie comme cadre unique de négociation. Ce n’est pas un coup de chance : c’est le fruit d’un marathon diplomatique où le roi a décroché personnellement son téléphone pour arracher les voix qui manquaient.

Dans un monde polarisé, le Maroc ne choisit pas un camp : il choisit ses intérêts, ce qui est la forme la plus exigeante de la loyauté stratégique.

Pourquoi le Maroc fait-il cohabiter sa doctrine d’islam du milieu porteur de tolérance ainsi que de liberté, avec une gestion stricte voire autoritaire du champ religieux ? Des tensions sociales peuvent-elles en naître et rendre le défi de la puissance du royaume plus ardu ?

Il n’y a là ni paradoxe ni contradiction, mais une dialectique assumée.

L’islam du milieu n’est pas un slogan, c’est une discipline - et cette discipline suppose un cadre, une institution, une autorité. Pour garantir la tolérance, il faut tarir le vivier de l’intolérance. Pour protéger la liberté de croire comme on veut, il faut encadrer ceux qui, au nom de Dieu, voudraient dicter la vie des autres.

Le traumatisme fondateur, c’est le 16 mai 2003 : douze kamikazes frappent Casablanca. Ce soir-là, le Maroc comprend que laisser le champ religieux en jachère revient à le livrer aux prédicateurs du pire. Dès 2004, Mohammed VI, en sa qualité de Commandeur des croyants, lance une refonte méthodique : formation des imams, contrôle des prêches, encadrement doctrinal malékite. Ce n’est pas de l’autoritarisme, c’est de la prévention stratégique.

Les résultats parlent d’eux-mêmes : le pape François vient à Rabat en 2019 et Aida Alami, journaliste pourtant critique, concède dans le New York Times que le Maroc est "largement perçu comme un pays musulman d’une tolérance inhabituelle".

Nous sommes le seul pays arabe à garantir constitutionnellement la reconnaissance de notre population juive ; la Constitution de 2011 inscrit noir sur blanc nos "affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen".

Quant aux tensions sociales, elles existent, mais ne sont pas là où on les attend. La "Gen Z 212" qui a occupé les places à l’automne 2025 ne conteste ni la monarchie ni la doctrine religieuse : elle interpelle la technostructure exécutive sur ses lenteurs et exige des écoles qui fonctionnent. Une liberté encadrée vaut infiniment mieux qu’une liberté en débandade.

Si la puissance du Maroc est un défi valorisant, son inclusivité est interrogée dans l’opposition dressée par certains entre le Maroc flamboyant qui impressionne et un Maroc profond dont le quotidien n’est pas toujours facile. Comment lever le doute qui hypothèque la promesse sous-jacente ?

Cette question va au cœur du défi marocain, et je l’aborde frontalement dans le dernier chapitre du livre, intitulé "Sur le chemin de crête, restaurer la synchronicité".

Oui, il existe un décalage entre le Maroc qui réussit - LGV, usines Stellantis, Lions de l’Atlas en demi-finale de Mondial - et un Maroc profond qui attend encore l’égalité d’accès aux services de base. Le nier serait complaisant, le dramatiser serait injuste.

Les chiffres sont têtus : les 10 % des Marocains les plus aisés concentrent onze fois plus de richesses que les 10 % les plus pauvres ; 57 % des communes rurales connaissent un déclin démographique lié à l’incertitude hydrique. Le roi Mohammed VI lui-même, dans son discours du Trône de juillet 2025, a mis en garde contre un "Maroc à deux vitesses". Quand le souverain nomme le problème, il nous revient de l’affronter.

La réponse est déjà en marche : assurance maladie universelle déployée à partir de 2022, aides sociales directes versées depuis fin 2023 - basculement historique qui remplace des subventions universelles et injustes par un ciblage équitable. Le vrai sujet n’est donc pas la vision, mais l’exécution.

Au fil de la rédaction de ce livre, une chose m’a frappé : chaque fois que je me plongeais dans les grands tournants récents, les initiatives royales avaient la force d’un cap et la clarté d’une boussole. Mais, trop souvent, ces orientations ont été desservies par une exécution approximative.

Le vrai danger est ce que j’appelle la désynchronisation : l’écart entre l’ambition et les résultats.

Notre pays dispose d’un atout immense - il est debout, il est stable, il est légitime. Dans un monde en convulsion, cela n’a pas de prix. Mais la stabilité est d’abord un socle, il faut donc aller plus loin pour relever les défis de l’exécution, et ce sera la tâche qui incombe aux politiques. (Eco-TransContinentsAfrica)

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