Aziz Boughourbal : “Le niveau d’intégration de la pêche est supérieur à bien des secteurs"

INTERVIEW. Bien des questions se télescopent à propos de la pêche en Afrique. Président de l’acteur de référence Africa Ocean Group, le Mauritanien Aziz Boughourbal nous en éclaire de précieux aspects.

Aziz Boughourbal : “Le niveau d’intégration de la pêche est supérieur à bien des secteurs"

La société Africa Ocean Group n’est rien moins que l’acteur de référence de la pêche en Mauritanie, un secteur qui, en 2023, a représenté 2,8 % du PIB, 66 000 emplois directs, 300 000 indirects, 14,9 % de la production du secteur primaire et près de 20 % des recettes d’exportation du pays par ailleurs le deuxième au monde à obtenir la conformité globale FiTI (Fisheries Transparency Initiative), un gage de transparence unique dans la sous-région.

Leader en Afrique de l’Ouest, Africa Ocean Group, certifié selon les normes internationales du secteur, exporte dans son voisinage immédiat mais aussi en Europe et en Asie. S’appuyant sur trois usines modernes et une flotte de 23 navires détenus en propriété, il a atteint une production annuelle proche de 32 000 tonnes. Au-delà de ces chiffres flatteurs, ce qui fait l’intérêt d’Africa Ocean Group c’est la philosophie avec laquelle cet acteur majeur de l’halieutique africain trace sa route.

Au coeur de ce cheminement, il y a son président, Aziz Boughourbal, qui a impulsé son adhésion au Fishery Improvement Project à travers lequel il promeut la durabilité de la pêche du petit pélagique composé principalement de poissons tels que les sardinelles, les sardines, les anchois et les maquereaux. Son groupe a été le premier à implanter en Mauritanie des usines de traitement de poissons pélagiques à terre créant ainsi  une valeur ajoutée locale qui a donné une autre dimension à l’impact de la pêche dans l’économie de son pays. Il s’est confié à Eco-TransContinentsAfrica. 

Eco-TransContinentsAfrica : En quoi est il important de poser un regard neuf et responsable sur l'économie bleue et son corollaire la pêche ?

Aziz Boughourbal : L'importance aujourd'hui de poser un nouveau regard vient du fait que nous sommes face à de grands défis avec le changement climatique et la surexploitation des ressources halieutiques. 

En effet, pendant très longtemps, les pays africains ont fait comme si on pouvait pêcher à l’infini dans les océans. L’alerte est venue du fait que dans d’autres régions du monde, la sonnette d’alarme a été tirée attirant l’attention sur le fait que la richesse halieutique n'était pas infinie. La preuve en est  que certaines espèces ont disparu autant dans des pays très développés que dans d’autres qui l’étaient moins entraînant parfois, au-delà de l’atteinte à l’écosystème, des crises à la fois économiques et humanitaires. 

Fragilisés par la contrainte de la sécurité alimentaire et la difficulté à trouver de la protéine animale, beaucoup de pays africains se sont retrouvés sous pression par rapport à une gestion durable de leurs ressources halieutiques. Pour en sortir, il est apparu important de penser qualité autour du poisson et de songer à en augmenter la chaîne de valeur. 

Comment votre entreprise, Africa Ocean Group, s'insère-t-elle dans la chaîne de valeur halieutique en Mauritanie et, plus largement, sur les espaces africains, européens et asiatiques ?

Notre groupe a été pionnier dans les principaux segments de la pêche en Mauritanie. Nous l’avons été autant dans le domaine de la pêcherie artisanale du poulpe que de la pêche pélagique à terre. 

Jusque-là, ces espèces étaient exploitées par des équipages étrangers et l’impact sur le reste de l'économie mauritanienne était somme toute limitée. Fort de ce constat, notre groupe a cherché à devenir autonome en apprenant des partenaires étrangers et en transférant leur modèle en Mauritanie et développer notre propre industrie. 

Au-delà de la question de la sécurité alimentaire et de la zone de libre échange africaine, en quoi la pêche est-elle stratégique pour la Mauritanie et pour l’Afrique  ?  

La pêche est d’abord stratégique de par son apport essentiel en protéines pour l'alimentation des populations. Par ailleurs, inscrits dans la culture alimentaire de nombreux pays, ses produits offrent l’avantage d’être bon marché et d’un apport nutritionnel parmi les meilleurs. 

L’une des preuves les plus illustres réside dans la recommandation faite dans certains pays parmi les plus développés de manger de la sardine pour ses bienfaits pour la santé. loin de l’idée de “nourriture du pauvre” à laquelle on l’avait assignée. 

Sur un autre point, il y a que les pays côtiers disposent d’une richesse halieutique appréciable qui leur permet de nourrir une population de plus en plus importante et de minimiser l'importation des protéines. Il n’est en effet pas logique d'importer de la viande de bœuf ou de poulet quand on a des ressources halieutiques comme on peut en avoir quand on est baigné par l’océan Atlantique. 

Quel contenu mettriez-vous aujourd'hui dans des politiques publiques africaines sur le secteur de la pêche pour les rendre audacieuses et inclusives ?

Il y a deux plans à appréhender : un administratif et un économique. 

  • Sur le plan administratif d’abord, il faudrait que tous les pays s'inspirent de ceux qui ont commencé par établir des règles claires sur les quotas de pêche car, faut-il le rappeler, le grand danger du secteur de la pêche, c'est de penser que la ressource est illimitée et qu’il n’est pas nécessaire de fixer des limites par rapport à la biomasse disponible. Bien évidemment, les règles du jeu doivent être connues de tous pour la transparence, elles doivent être claires et bien appliquées. 
  • Sur le plan économique et financier, il conviendra de trouver une solution pour que la pêche, comme l’agriculture au demeurant, trouve moins difficilement des investissements. 

En effet, je me suis souvent demandé pourquoi des pays longés par de si longues côtes ne disposaient pas d’usines de pêche; Celles-ci auraient pu être nationales et propriété de l’Etat ou mixtes avec une propriété partagée entre le public et le privé. 

S’appuyant sur trois usines modernes et une flotte de 23 navires détenus en propriété, le Mauritanien Africa Ocean Group a atteint une production annuelle proche de 32 000 tonnes.
S’appuyant sur trois usines modernes et une flotte de 23 navires détenus en propriété, le Mauritanien Africa Ocean Group a atteint une production annuelle proche de 32 000 tonnes.

Figurez-vous qu’en Mauritanie, il a fallu attendre 2005 pour voir la première grande usine de pélagique sortir de terre et être financée par la Banque européenne d'investissement et le Fonds de l’OPEP à hauteur de 10 millions de dollars prêtés à notre filiale SEPH S.A., ce qui nous a permis de créer un complexe industriel intégrant également une flotte maritime. 

Pour rappel, le projet avait été estimé à environ 30 millions d’euros. Quelque part, ce n’est pas normal quand on connaît toute la richesse halieutique disponible et surtout le montant de l’investissement finalement pas si exorbitant à l’échelle d’un pays. 

J’ai parlé de la Mauritanie mais la situation est la même sur toute la côte Atlantique où il n’y a pratiquement pas appartenant à une structure locale. La majorité des unités industrielles sont propriété de sociétés ou de pays étrangers et le plus souvent elles sont en mer et pas sur la terre.  

En tant qu'entrepreneur dans l'économie bleue, quel défi identifiez-vous pour le secteur en ces périodes de gros bouleversements géo économiques ?

Il y a plusieurs défis mais l’un des plus notables est le changement climatique avec son lot de réchauffement et de refroidissement des courants marins. il y a à la fois des défis par rapport aux températures mais aussi par rapport aux courants marins. Et c’est un problème qui touche tous les pays. On le voit à travers l’actualité et le constat des mesures faites dans nombre de pays parmi les plus développés. .

Aujourd’hui, avec les climatosceptiques qui nient de plus en plus les constatations scientifiques, le défi est encore plus grand. Vivant au bord de l’océan, travaillant avec, nous savons qu’ils ont tort.

Le plus inquiétant, c’est qu’il y a de moins en moins de financements internationaux pour contenir ce phénomène et nous voyons chaque jour des gouvernements changer de direction ou de priorités bousculés qu’ils sont par les conflits qui ramènent au cœur du débat la question cruciale de l’énergie. 

Et en la manière, l’Afrique est en première ligne car, déficitaire en énergie, non seulement elle subit fortement les conséquences des augmentations des prix mais elle accuse des retards et des blocages sur des chantiers importants concernant cette question. 

Sur un autre plan, il y a qu’on oppose assez régulièrement la pêche artisanale et la pêche industrielle. C'est une grave erreur. 

J’en veux pour preuve que nous avons financé des milliers et des milliers de pêcheurs artisanaux en Mauritanie par un système de microfinance que mes parents avaient mis en place. Cela a permis d’impulser une dynamique qui a abouti aujourd’hui à une flotte d'à peu près 10 à 15 000 embarcations artisanales, ce qui n’est pas mal pour un pays de désert où la pêche n'était pas trop développée. 

Ce qui est intéressant, c’est que cela n’a en rien empêché qu’on s’oriente quand même vers la pêche industrielle. 

L’explication est simple : la pêche artisanale n’a pas accès à certaines parties de l'océan du fait des profondeurs mais aussi parce qu’elle n’est pas la plus indiquée dans certaines zones à forts vents  et donc sujettes à de fortes houles. 

En fait, ces deux pêches sont complémentaires. Si les ressources se trouvent en mer, elles peuvent être transformées à terre aussi. Et c’est là que la pêche artisanale a besoin de l'industrie pour augmenter la chaîne de valeur. Il est en effet utopique de penser que toute l’Afrique peut être alimentée par la seule pêche artisanale. Au-delà de la quantité de produits que fournit la filière de la pêche, il y a la question de la qualité qui va au-delà du produit et jaillit sur la chaîne de valeur.  

Faut-il rappeler que le grand inconvénient de la pêche artisanale est qu’elle se pratique près des côtes or c’est là que les poissons viennent se reproduire. C’est d’ailleurs l’un des problèmes pour un pays comme le Sénégal qui a une très grande flotte artisanale et qui, par conséquent, enregistre un gros déficit en poissons pélagiques du fait de l’impact très important de ce type de pêche cantonné à une seule zone. 

Preuve de la complémentarité entre les pêches artisanale et industrielle : l'artisanale va créer de l'emploi au niveau de l'activité de pêche  même, l'industrielle va créer de l'emploi au niveau de tous les services qui sont autour du navire.
Preuve de la complémentarité entre les pêches artisanale et industrielle : l'artisanale va créer de l'emploi au niveau de l'activité de pêche même, l'industrielle va créer de l'emploi au niveau de tous les services qui sont autour du navire.

Tout cela pour dire que nous avons besoin d’une forte volonté politique à travers la définition de règles du jeu claires. Au regard du grand nombre de pêcheurs artisanaux, la tentation populiste est là qui conduit à accepter le dénigrement de la pêche industrielle alors qu’en réalité, ce sont deux secteurs complémentaires qui ont un impact sur l’emploi de manière différente.  

La pêche artisanale va créer de l'emploi au niveau de l'activité de pêche  même. La pêche industrielle va créer de l'emploi au niveau de tous les services qui sont autour du navire. 

Promenez-vous dans n'importe quel port important avec des chantiers navals, vous verrez beaucoup de personnes s’affairer autour des bateaux car ce sont eux qui entretiennent les flottes industrielles. 

Quel bilan pouvez vous dresser du Fishery Improvement Project huit ans après son lancement ?

Le bilan est plutôt positif. Le Fishery Improvement Project a permis de réunir autour de la même table les autorités, l'administration, les scientifiques, le secteur privé et la société civile pour identifier ensemble les problèmes de chacun et chercher les solutions les plus adaptées. 

Les résultats que nous avons obtenus ont été très bons et au-delà de ce qu’on estimait qu’il serait possible d’obtenir. D’un côté, l'administration et la société civile ont commencé à comprendre les problèmes du secteur privé. De l’autre côté, le secteur privé a commencé à comprendre et à accepter les attentes de l'administration et de la société civile. De fil en aiguille, des solutions réalistes ont vu le jour bien que ce ne soit pas toujours évident de part et d’autre. 

Comment protéger les acquis du Fishery Improvement Project dans un environnement de normes à respecter, de sécurité alimentaire à penser et de licences de pêche à prendre en compte pour les financements qu'elles permettent ?

En fait, cette protection est de la responsabilité de toutes les parties. Une fois que les bases du Fishery Improvement Project ont été lancées, il a fallu les faire vivre au quotidien en ayant à l’esprit que les règles peuvent être amenées à changer confrontées qu’elles ont été avec la réalité qui, elle-même, bougent beaucoup du fait du changement climatique et de ses implications sur l’activité de la pêche. 

En effet, certaines normes peuvent apparaître nécessaires aujourd’hui et se révéler contre-productives ou inadaptées à des situations nouvelles. 

Autant dire qu’il faut garder à l’esprit qu’il faut sans cesse s’adapter à la réalité de la mer. 

Au final, comment conjuguer les espaces halieutiques économiquement et écologiquement viables avec les contraintes des différents partenariats de l'Afrique avec l'Europe et l'Asie, en attendant d'autres régions du monde ?

Sur ce point, la politique internationale entre en ligne de compte. Des puissances économiques et diplomatiques n’hésitent pas à bousculer certains pays africains qui ont du mal à résister sur la question des quotas. 

Il en ressort que les gouvernements africains doivent accepter de faire des sacrifices financiers pour mieux donner la priorité à l'exploitation des ressources halieutiques à des acteurs économiques nationaux. Cela ne signifie pas qu’il faille exclure les étrangers mais il convient de mettre en place des systèmes qui permettent qu’ils aient un meilleur impact fiscal, social et économique et s’inscrivent dans une logique de bonne  durabilité pour une gestion à moyen ou long terme permettant de préserver au mieux les ressources. 

Cette approche est importante car le secteur de la pêche présente plusieurs particularités intéressantes pour nos pays. 

La première, c’est que son niveau d’intégration est supérieur à celui du secteur du  pétrole, du gaz ou des mines. 

La seconde, c’est que sa chaîne d’activités économiques est très longue allant de l'extraction des produits à la transformation en passant par le commerce, lequel prolonge son impact dans les familles à la fois au niveau alimentaire mais aussi de la santé. 

Dois-je vous faire remarquer que cela dépasse les frontières et touche même des pays qui n’ont pas de façade maritime. Prenons les exemples du Mali ou du Burkina Faso. Plusieurs activités s’y développent qui sont en rapport avec la pêche. Ainsi de la distribution et du commerce. 

Cela dit, du fait que l’essentiel de ces activités est informel, il passe sous les radars des éléments avec lesquels nos décideurs doivent compter. Et ce d’autant qu’il a un impact réel sur  l'emploi et l'intégration de la pêche dans les circuits économiques. (Eco-TransContinentsAfrica)

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