Dette : “Pour le Sénégal, le défi n’est pas seulement financier, il est aussi stratégique”

ANALYSE. Que penser du risque de défaut de paiement évoqué ici et là mais aussi d’une sortie de crise du Sénégal avec la compagnie du FMI ? Eléments de réponse avec la chercheuse Balkissou Hayatou.

Dette : “Pour le Sénégal, le défi n’est pas seulement financier, il est aussi stratégique”

Chercheuse associée au Centre d’études et de coopération juridique interdisciplinaire de Poitiers avant de rejoindre le Centre Thucydide d'analyses et de recherhe en relations internationales, Balkissou Hayatou, qui a été sept ans durant fonctionnaire au ministère camerounais des relations extérieures, est experte de l’Observatoire du multilatéralisme et des organisations internationales. Sur la passe dans laquelle se trouve le Sénégal aujourd’hui au regard du débat sur la solution pour vaincre son importante dette ainsi que de la manière de gérer l'accompagnement du Fonds monétaire international (FMI), cette directrice du cabinet Hbalconsulting spécialisé en relations internationales et stratégies s’est confiée à Eco-TransContinentsAfrica. 

Eco-TransContinentsAfrica : L’hypothèse d’un défaut du Sénégal est qualifiée de “catastrophique” par de nombreux observateurs. Concrètement, qu’est-ce que cela signifierait au quotidien pour l’État, les entreprises et les ménages sénégalais si Dakar cessait de rembourser sa dette extérieure ?

Balkissou Hayatou : L’hypothèse d’un défaut de paiement serait effectivement lourde de conséquences. Avec une dette estimée à environ 11 milliards d’euros, soit près de 132% de PIB, le Sénégal évolue désormais dans un contexte de forte contrainte budgétaire. Un défaut signifierait une rupture de confiance avec les créanciers, une hausse immédiate du coût du financement et un accès plus difficile aux marchés internationaux.

Pour l’État, cela poserait un dilemme majeur : continuer à financer les projets structurants, notamment dans le cadre de l’Agenda National de Transformation (ANT) et celui du programme Sénégal 2050, ou réduire drastiquement les postes de dépenses budgétaires pour restaurer les équilibres. 

Pour Balkissou Hayatou, l'analyse de la dette du Sénégal ainsi que du choix de ne pas restructurer mérite un éclairage à partir de plusieurs sources d'expériences et d'observations. 
Pour Balkissou Hayatou, l'analyse de la dette du Sénégal ainsi que du choix de ne pas restructurer mérite un éclairage à partir de plusieurs sources d'expériences et d'observations. 

En réaction à ce choix cornélien, le premier ministre Ousmane Sonko a récemment présenté sa position. 

L’idée directrice de l’action sénégalaise s’inscrit dans l’approche de l’économiste Jeffrey Sachs, qui suggère que le Sénégal n’a pas besoin d’austérité mais de croissance. Au-delà de cette conception, le premier ministre avait au préalable annoncé des mesures provisoires visant à assurer la soutenabilité de la dette. L’on recense, entre autres mesures, la réduction des dépenses publiques et des subventions, la suppression d’exonérations fiscales, l’élargissement de l’assiette fiscale, la taxation de certains services, et enfin, l’objectif de mobiliser des ressources estimées à plus de 5 400 milliards de francs CFA en 2026, soit environ 23% du Produit intérieur Brut.

Toutefois, cette tension stratégique mobilise le débat entre deux approches : austérité et croissance. 

Dans un sens, la réduction drastique et accélérée des dépenses peut ralentir les investissements et impacter négativement l’activité économique. Dans l’autre sens, le maintien d’un haut niveau de dépenses sans ressources suffisantes va aggraver la pression sur la dette tout en accentuant le déséquilibre budgétaire. 

Pour les entreprises, notamment les petites et moyennes (PME), cela peut entraîner la raréfaction des crédits et la baisse du soutien public de l’État dans un contexte très marqué par l’inflation passée de 0,8% en 2024 à 2,3% en 2025 si l’on en croit le FMI.

Pour les ménages sénégalais qui subissent directement la hausse des prix, la conséquence serait qu’ils se trouveraient en situation de fragilité sociale accentuée par le chômage, la limitation de leur accès à certaines ressources aussi bien financières que matérielles et infrastructurelles.

Finalement, le défi n’est pas seulement financier, il est aussi stratégique. Il s’agit pour le Sénégal de trouver la trajectoire d’ajustement crédible qui permette de restaurer la confiance sans compromettre les perspectives de croissance du premier ministre Ousmane Sonko. Sa quête d’équilibre entre discipline budgétaire et maintien de l’investissement productif sera déterminante.

La dette publique du Sénégal a fortement crû ces dernières années entraînant un risque de surendettement élevé selon le FMI. Pouvez-vous nous en expliquer l’origine et en quoi elle est spécifique ou non par rapport aux autres pays de l’UEMOA ?

Pour expliquer la situation actuelle du Sénégal je m’appuie sur deux hypothèses.

Premièrement l’endettement s’inscrit dans une approche systémique. C’est-à-dire que la dette n’est pas propre au Sénégal ; elle reflète l’évolution du système international. À ce titre, il est important de savoir que la dette mondiale, publique et privée, est passée d’environ 120% du PIB mondial en 1980 à près de 250% aujourd’hui, dans un contexte où les taux d’intérêt ont fortement augmenté depuis 2022. Même les grandes puissances dépassent largement les seuils de référence : les États-Unis avoisinent les 150%, le Japon 261%, la France plus de 117%, au-delà du critère de Maastricht fixé à 60%. Le Sénégal s’inscrit donc dans une tendance d’endettement accru des États.

Deuxièmement, et dans une continuité complémentaire à la première hypothèse, il apparaît une dimension interne liée aux choix stratégiques de l’État. Depuis les présidences d’Abdou Diouf, d’Abdoulaye Wade et de Macky Sall, jusqu’au mandat actuel de Bassirou Diomaye Faye, la dette a principalement servi à financer des projets structurants : infrastructures routières, aéroportuaires, industrielles, hospitalières, etc. 

Dans son analyse de la dette sénégalaise et de la stratégie actuelle du gouvernement, la chercheuse Balkissou Hayatou remonte à l'historique des présidences d'Abdou Diouf, Abdoulaye Wade et Macky Sall (photo).
Dans son analyse de la dette sénégalaise et de la stratégie actuelle du gouvernement, la chercheuse Balkissou Hayatou remonte à l'historique des présidences d'Abdou Diouf, Abdoulaye Wade et Macky Sall (photo).

De fait, l’endettement repose sur deux lignes directrices : sur le plan idéel, il s’agit de la rationalité politique et économique assumée par les présidents. Sur le plan opérationnel, l’on parle des logiques de développement national et des intégrations régionales et mondiales.

Toutefois, la hausse rapide du ratio dette/PIB et ainsi que celle de la charge de la dette interroge encore sur la soutenabilité. C’est dans ce sens que le FMI évoque un risque élevé et qualifie la position du gouvernement Sonko d’être “trop optimiste”. 

Il envisage, sous réserve de l’accord du Sénégal, la possibilité d’une restructuration accompagnée d’un appui technique. Cette démarche pose clairement la question de la planification, du suivi et de l’évaluation des politiques publiques.  

Depuis la période de l’indépendance, le Sénégal vit-il au-dessus de ses moyens ? Son modèle historique est-il suffisamment productif pour absorber le coût de la dette ? Ce sont là des axes de réflexion susceptibles d’intéresser les experts du pays.

Parlant de la spécificité du Sénégal par rapport aux pays de l’UEMOA, elle repose sur deux éléments. 

D’une part, son niveau d’endettement et son exposition aux marchés internationaux à travers les émissions obligataires. 

D’autre part, son encadrement monétaire au niveau de l’UEMOA qui s’assure à travers la BCEAO de contenir l’inflation, ce qui limite les marges d’ajustement classiques. 

Autrefois, les États pouvaient recourir à l’inflation, à la forte croissance ou à la dévaluation pour alléger la dette. Aujourd’hui, ces leviers sont restreints dans un cadre monétaire intégré.

Ce qu’on peut retenir c’est que dans ce contexte, la théorie néo-réaliste suppose qu’une information parfaite des acteurs trouve ses limites. Comme l’a montré l’économiste Joseph Stiglitz, la décision en situation d’incertitude et d’information imparfaite peut conduire à des déséquilibres. 

La trajectoire du Sénégal se situe donc dans un nouveau paradigme où les contraintes monétaires régionales, la volatilité des marchés et les chocs internationaux réduisent les marges de manœuvre nationales. 

En résumé, la situation du Sénégal n’est pas totalement exceptionnelle. Elle est le produit de l’endettement global, combiné à des choix nationaux éprouvés par le cadre régional.

Avec l’appui du FMI, le scénario serait un prolongement des programmes en cours assortis de réformes budgétaires et de gouvernance. Si un nouvel accord complet était trouvé, à quoi ressemblerait, selon vous un chemin de sortie de crise crédible pour le Sénégal sur 3 à 5 ans en termes de déficit, de dette, de croissance ? 

Si un accord était trouvé avec le FMI, le Sénégal devrait d’abord engager une réflexion stratégique sur la nature même de sa dette. La question centrale serait la suivante :  la dette sénégalaise peut-elle être considérée comme un actif sûr ? 

Dans le système financier international, les actifs sûrs constituent un pilier de stabilité. Si la dette d’un État est jugée juridiquement solide, politiquement stable et économique soutenable, elle ne suscite pas d’alarme excessive. 

Un chemin crédible de sortie de la dette suppose donc une clarification. 

Plusieurs questions se posent : Qui détient la dette ? Quelle est la part des marchés internationaux ? Quels sont les investisseurs dominants ? Quel est le poids réel des droits obligataires dans la structure d’endettement ? Les réponses à ces questions sont essentielles pour restaurer la confiance à tous les niveaux. 

Ensuite, la banque centrale nationale a un rôle à jouer notamment dans le cadre de l’UEMOA. Ainsi, la maîtrise cartographiée de l’endettement extérieur, la stabilité des prix et le contrôle des coûts de crédits constituent des axes majeurs. L’exemple de la Grèce a démontré que lorsque la crédibilité se dégrade, les taux à dix ans peuvent dépasser 30%. Aussi le Sénégal restera attentif à faire les simulations nécessaires pour stabiliser le niveau de sa prime de risque et s’assurer de maintenir sa capacité à le contenir.

Du point de vue doctrinal, le financement par adjudication des bons du trésor peut s’inscrire dans deux logiques. La première hors marché strict repose sur l’encadrement public des conditions de financement. La seconde, plus ouverte, mobilise l’épargne nationale à travers les circuits du Trésor. Aussi, une stratégie crédible sur trois à cinq ans pourrait combiner ces approches afin de réduire la dépendance excessive du Sénégal aux marchés financiers. 

L’enjeu est clair : si la charge d’intérêt continue d’augmenter sous l’effet de la prime de risque, une part croissante des ressources publiques sera absorbée par le service de la dette au détriment du développement, de la gouvernance et des investissements innovants notamment dans le numérique, l’environnement et les technologies émergentes.

Concrètement, le chemin de sortie de crise crédible devrait s’articuler autour de trois axes. 

  • D’abord, le réaménagement progressif de la dette et le renforcement de la gouvernance budgétaire afin de réduire le déficit et stabiliser le ratio dette/PIB. 
  • - Ensuite, l’activation d’un “Political premium” positif, c’est-à-dire, une réduction de la prime de risque grâce à la stabilité institutionnelle et à la clarté des réformes. Pourquoi ? Parce que les marchés sanctionnent en général les incertitudes politiques et récompensent la prévisibilité de l’action de l’État. 
  • Enfin, l’organisation maîtrisée des émissions obligataires en tenant compte de la volatilité des investisseurs et en comparant les « spreads » ivoirien, ghanéen, togolais, béninois, sierra léonais, guinéen, gambien, afin de positionner stratégiquement le Sénégal dans la sous-région.

Imaginons maintenant le scénario inverse : pas d’accord avec le FMI, ou un soutien limité. Quels seraient les leviers alternatifs réalistes pour éviter le défaut et quelles en seraient les contreparties politiques et sociales ? 

Dans l’hypothèse d’une absence d’accord avec le FMI, ou d’un soutien limité, la gestion de la dette du Sénégal relèverait du rapport de force à la fois politique et économique. 

Déjà, la réponse prudente du premier ministre Ousmane Sonko traduit la volonté de transcender une approche resserrée sur les chiffres. Son inquiétude porte sur un point central, le remboursement de la dette ne doit pas devenir une dépense improductive absorbant les ressources publiques au détriment de l’investissement stratégique. 

Il s’agit désormais pour le chef du gouvernement, d’éviter une dépendance structurelle et un cycle d’endettement intergénérationnel qui réduirait durablement les marges de manœuvre du Sénégal. Dans ce scénario, le risque est le suivant : si le service de la dette neutralise les perspectives d’anticipation et de planification à moyen et à long terme, l’État perdra sa fonction structurante. 

Pour la chercheuse Balkissou Hayatou, "il s’agit désormais pour le chef du gouvernement, Ousmane Sonko (photo) d’éviter une dépendance structurelle et un cycle d’endettement intergénérationnel qui réduirait durablement les marges de manœuvre du Sénégal".
Pour la chercheuse Balkissou Hayatou, "il s’agit désormais pour le chef du gouvernement, Ousmane Sonko (photo) d’éviter une dépendance structurelle et un cycle d’endettement intergénérationnel qui réduirait durablement les marges de manœuvre du Sénégal".

Bien que cette approche souverainiste reflète la vision des décideurs, un refus ou un soutien limité implique des contraintes dans l’action de l’État. Ainsi, le Sénégal sera dans l’obligation d’activer des leviers alternatifs réalistes avec des contreparties politiques et sociales importantes.

  • Le premier levier serait celui de la mobilisation interne accrue. Il consistera concrètement, en plus des mesures gouvernementales de renforcement de l’action de l’État, d’impliquer un effort social. La soutenabilité dépendra donc de la capacité à répartir un effort équitable. 
  • Le deuxième levier reposerait sur les marchés régionaux et la solidarité de l’UEMOA. Le Sénégal pourrait régulièrement recourir au marché de l’UEMOA afin d’amortir certaines dépenses budgétaires avec le risque du déplacement de la contrainte sans résoudre le problème. 
  • Le troisième levier consisterait à la restructuration maîtrisée et allongée de la dette c’est-à-dire que comme le Premier ministre le soulignait dans une de ses interventions, les créanciers pourraient allonger les maturités ou réduire la pression immédiate. Mais ce levier présente un gros risque réputationnel pour les marchés financiers et est susceptible d’augmenter la prime de risque dans un contexte d’incertitudes. 
  • Enfin, le plus important des leviers, porte sur la refondation stratégique du rôle de l’État du Sénégal. La centralité de ce levier n’est plus à démontrer dans la mesure où, désormais, le Sénégal doit dépasser la logique selon laquelle, l’endettement est le principal outil de financement des grands projets. Cela suppose qu’il va falloir repenser l’action de l’État notamment les gouvernances sectorielles adossées sur une planification renouvelée. 

Par ailleurs, le rôle des banques publiques d’investissement sénégalaises  devrait être repensé afin qu’elles intègrent le rôle large de l’État. Un tel choix s’inscrirait dans la logique souverainiste assumée fondée sur les principes de la politique étrangère, la défense des intérêts nationaux et des orientations du gouvernement. 

Finalement, ces leviers impliquent pour l’État, une discipline budgétaire plus stricte et une hiérarchisation rigoureuse des priorités.

Évoquons le rôle de la finance ouest-africaine venue au secours de Dakar. En quoi la solidarité financière régionale peut-elle être une solution durable ? Et  où en sont les lignes rouges des investisseurs et des banques de la zone face au “risque Sénégal” ?

La solidarité financière régionale est une option stratégique du Sénégal dans le cadre institutionnel de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Elle met en lumière l’interdépendance économique réelle qui sous-tend les relations entre ses États membres. Une tension sur la dette sénégalaise ne reste pas donc au niveau national. Elle a un effet systémique dans la région et impacte les marchés financiers, les systèmes bancaires et les équilibres macro-économiques interconnectés.

Cependant la durabilité de cette solidarité financière régionale réside sur des fondamentaux crédibles. Ces derniers devant s’inscrire dans une logique de stabilisation et non de substitution permanente aux ajustements. 

S’agissant des lignes rouges, elles sont parfois implicites, mais apparaissent  lorsque la perception du risque augmente comme c’est le cas avec le Sénégal. Dans le cadre de la région et relativement aux autres pays, les lignes rouges sont fixées à partir du respect des règles communautaires, du maintien de la crédibilité monétaire et de la capacité de l’État à éviter le défaut de paiement ou une restructuration non-maîtrisée de la dette. 

Quant aux investisseurs et aux banques, dont le fonctionnement dépend d’une rationalité qui leur est propre, les lignes rouges concernent un ensemble de critères orientés sur la stabilité du système monétaire et bancaire. L’on peut citer entre autres, la soutenabilité de la dette, la discipline budgétaire, la stabilité institutionnelle et la prévisibilité des politiques publiques du Sénégal. 

Au-delà des chiffres, il y a une dimension de confiance, qui concerne les agences de notation, les investisseurs internationaux mais aussi les citoyens sénégalais. En quelques mots qu’en pensez-vous ?

Le critère de confiance est d’abord une question de crédibilité de l’État aussi bien auprès des agences de notation, des investisseurs internationaux, que des citoyens. Il conditionne l’accès au financement, la stabilité économique et la légitimité politique des décideurs. 

Un risque d’insolvabilité doit être perçu non comme une fatalité mais doit plutôt être pris comme un signal d’alerte invitant à la lucidité, au pragmatisme et à la responsabilité collective. 

Dans ce contexte, il convient de rappeler que la dimension budgétaire ne constitue que l’un des volets de l’économie du Sénégal. Elle est essentielle et doit être maîtrisée, mais elle ne résume pas la dynamique économique mondiale, les leviers structurels de croissance, de productivité et de transformation. 

Dès lors, une communication claire du gouvernement est essentielle pour expliquer les choix économiques, et leur impact sur les conditions de vie des citoyens sénégalais. L’heure doit être moins à la critique qu’à l’ajustement d’une trajectoire pour plus de crédibilité.  Cela suppose un renforcement sur plusieurs niveaux de l’action de l’État fondée sur une planification stratégique combinant des mesures d’austérité ciblées dans les secteurs moins prioritaires et une politique orientée vers la croissance. (Eco-TransContinentsAfrica)

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