C’est peu de dire que l’arrivée de Donald Trump a bouleversé la donne géopolitique et géo-économique internationale. Et l’Afrique est loin d’être le continent le mieux loti quant aux conséquences de la remise en cause d’un commerce international ouvert, de la diminution drastique de l’aide américaine, symbolisée par le démantèlement de l’USaid, et la limitation de l’engagement financier américain dans les institutions multilatérales.
Parmi ces dernières, il y a la Banque africaine de développement. Alors que celle-ci aborde une phase déterminante de son histoire, la contribution de ses membres non-régionaux ne manquera pas d’être affectée par leurs besoins de se réarmer commercialement et militairement, Papa Demba Thiam, entrepreneur, économiste international, expert en développement industriel et spécialiste en intégration économique par le développement des chaînes de valeurs régionales et ex-fonctionnaire international de l’OCDE et de la Banque mondiale, a répondu à nos questions sur notamment le profil qui lui paraissait le plus à même de relever avec la BAD et l’Afrique les défis actuels.
Eco-TransContinentsAfrica : La Banque africaine de développement (BAD) élit son nouveau président à la fin du mois de mai. En quoi cet événement est-il crucial pour l’Afrique dans le contexte géopolitique et géo-économique actuel ?
Papa Demba Thiam : Cet événement est même capital, dans la mesure où cette élection se tient à un moment inédit avec une situation géopolitique volatile qui voit le délitement programmé du multilatéralisme au profit d’approches bilatérales en figures libres entre États volontaires.
Cette élection se tient aussi dans un contexte de fin progressive de l’aide au développement et de l’assistance humanitaire qui va devoir laisser la place aux partenariats stratégiques gagnants-gagnants telle qu’annoncée par plusieurs partenaires occidentaux dans les discours et les actes posés.
Par exemple, les États-Unis ont annoncé qu’ils ne vont plus contribuer au financement du Fonds Africain de Développement (FAD), un instrument majeur d’aide au financement du développement. Il est géré par la BAD depuis son processus de reconstitution avec les contributions des pays donateurs jusqu’aux opérations d’identification, d’évaluation et d’appropriation des projets qu’il finance.
Les États-Unis étant l’un des plus gros contributeurs du FAD, à côté du Nigeria, l’un des premiers défis auquel le prochain président de la BAD devra faire face, sera la 17e reconstitution du FAD au moment où beaucoup de pays donateurs, à défaut de se retirer du FAD, ont clairement affirmé qu’ils mettront leur argent là où se trouveront aussi leurs bouches.
C’est de la coopération intéressée, ce n’est plus de l’aide au développement.
Que peut-elle faire la BAD face à cette situation ?
Dans un contexte de bouleversements géostratégiques à déflagrations qui exposent davantage les vulnérabilités verticales des économies africaines déjà sinistrées par la gestion du Covid-19 et les conflits dans n’importe quel coin du globe, la BAD, qui est parmi les seules institutions multilatérales à ne pas pouvoir abandonner l’Afrique, doit nécessairement se re-profiler, se rationaliser et se réaligner. Elle doit restructurer, de manière cohérente, congruente et pertinente, son offre de développement inclusif aussi bien à travers ses opérations que de celui de ses activités en amont de son financement, telles que les travaux d’analyse et de conseils.
Cela veut dire que la BAD doit d’abord se doter d’une vision très articulée d’un développement économique et social bâti sur les forces de tous ses États membres régionaux individuellement et collectivement, en termes d’interdépendance et d’intégration sous-régionale et régionale.
Ensuite, elle doit traduire cette vision en doctrine, principes et interventions sous la forme d’offres de programmes pour chacun de ses États membres régionaux et non-régionaux en termes de partenariats stratégiques gagnants-gagnants.
Enfin, elle doit être capable de traduire tout cela en termes de capacité à faire émerger des opportunités de partenariats stratégiques public-privé sur des chaînes de valeurs endogènes et davantage régionalisées dont le secteur privé international peut aussi profiter.
C’est une telle approche qui peut justifier des investissements publics sur des segments précis des chaînes de valeurs endogènes au titre de la coopération au développement gagnant-gagnant.
La bonne nouvelle est que c’est justement cette qualité de dépenses publiques qui permet de libérer les forces de la croissance inclusive créatrice d’emplois et du pouvoir d’achat pour de la prospérité partagée.
C’est une manière crédible et opportuniste de rendre l’Afrique enfin compétitive par le développement de sa capacité d’attraction et de rétention du capital productif en quête d’opportunités.
N’est-ce pas là un changement profond pour lequel la BAD doit repenser son approche ?
En effet, un tel changement radical de paradigme, c’est à dire de modèle de pensée et d’action, entraîne nécessairement un recours à du leadership stratégique. Cela interdit de confier les rênes de l’institution à quelqu’un qui est formaté pour être un très bon directeur général, c’est à dire un manager qui s’assure juste et bien que les choses sont faites correctement, en application de procédures bien établies, et dont le respect se caractérise forcément par la résistance aux changements.
C’est donc parce que l’institution doit changer que ce serait une erreur à la fois dramatique et historique d’élire un excellent gardien du temple. Parce que cela reviendrait à maintenir le statu quo et à rendre l’institution anachronique et non pertinente face aux problèmes cruciaux de l’heure qui vont aller crescendo.
Il faut donc un vrai président d’une structure qui serait une sorte de Conseil d’Orientation Stratégique et d’Administration (COSA) pour l’institution. C’est à dire quelqu’un qui connaît la problématique du développement endogène bâti sur des forces locales à construire sur la base d’avantages comparatifs à transformer en avantages compétitifs dans chaque Etat membre régional. Mais qui connaît aussi le métier du financement du développement, celui de banquier, de l’ingénierie financière et de ministre des finances.
Il doit en plus, détenir la capacité d’aligner des systèmes et structures institutionnelles sur les besoins des opérations du terrain et, la capacité d’acquérir et de bâtir l’expertise nécessaire à l’identification et la transformation des opportunités économiques, dans le cadre d’une division du travail intégrée et complémentaire, entre l’action publique et la réponse privée.
Avec votre analyse du nouveau contexte dans lequel la BAD doit évoluer, y a-t-il parmi les candidats au poste de président quelqu’un qui vous paraît s’approcher de ce profil ?
Je dois d’abord dire que je ne milite pas par les sentiments. Je ne le fais pas en politique et encore moins en économie ou en finance et donc pas pour l’élection d’un président de la BAD.
Par contre, je ne vais pas me retenir d’assumer ouvertement partager mes convergences de vues avec un des candidats que j’évalue à 360 degrés comme celui qui est le plus proche de mes positions sur le rôle rénové d’une BAD dans le contexte actuel.
J’ai fait ce travail d’analyse sur la base d’un suivi de près des sorties des candidats à la présidence de la BAD. J’ai jaugé leurs offres de programmes, leur leadership, leur niveau d’ouverture et leur capacité à rassembler. Mieux, j’ai directement discuté avec trois d’entre eux.
Pourquoi ?
Parce qu’en m’engageant avec un candidat, je peux aller bien plus loin, en m’investissant personnellement, âme, corps et biens pour décrypter, expliquer et essayer de convaincre les dirigeants des États membres régionaux et non-régionaux, des avantages objectifs qu’ils auraient à faire élire ce candidat.
Et sur la base de mes critères propres qui, donc, n’engagent que moi, ce candidat ne peut être, et sans hésitation, que le Dr. Sidi Ould Tah.
Le mode de financement d’institutions comme la BAD et l’Union africaine met à l’épreuve, la souveraineté même des pays africains. Comment créer les conditions d’une autonomie stratégique ?
La BAD, l’Union Africaine et les États du continent ont toujours eu des ambitions en matière de développement économique et social. Celles-ci ont souvent été limitées par ce que des bailleurs de fonds extérieurs au continent pouvaient leur offrir.
Cela veut tout simplement dire que l’Afrique a, jusqu’ici, confié le sort de ses populations aux priorités et caprices de ses partenaires extérieurs. Ceci est absurde et erroné mais il est tout à fait possible d’y remédier.
Comment peut-on y remédier selon vous ?
Justement, nous sommes d’accord avec le Dr. Sidi Ould Tah sur le fait que la BAD pourrait rapidement multiplier ses “réponses” annuelles en termes de financement du développement par dix et plus pertinemment, revendiquer sa mission originelle de première institution de financement du développement en Afrique.
Attention, nous disons bien “réponses” parce que pour nous, le financement doit être une réponse pertinente et taillée sur mesure à une demande claire, bien articulée et bancable dans le cadre de projets économiques qui génèrent les moyens de leur remboursement, directement ou indirectement.

Nous devons donc pouvoir, pour chaque pays, arriver à identifier, développer, évaluer, présenter et financer des grappes de projets qui se tiennent les uns les autres de manière à ce que les projets soient solidaires.
Permettez-moi de vous les définir. Il y en a quatre :
D’abord, les projets à coefficient de capital réduit qui peuvent générer rapidement des rendements, donc des ressources ;
Ensuite, les projets à coefficient de capital normal qui peuvent certainement générer des rendements proportionnels en fonction des investissements effectués ;
.S’en suivent les projets à coefficient de capital élevé qui peuvent générer des rendements proportionnels en fonction d’une plus grande capacité à identifier les risques et les contraintes structurelles pour les transformer en opportunités formidables ;
Enfin, les projets à coefficient de capital élevé qui ne sont certes pas directement rentables mais qui contribuent directement à assurer la rentabilité des trois premières catégories de projets.
Je précise que nous nous sommes assurés que l’ingénierie technique, opérationnelle et financière de ces quatre types de projets dans les mêmes grappes, permet non seulement d’assurer des équilibres dynamiques dans une économie intégrée mais aussi d’offrir toujours plus d’opportunités de croissance inclusive en conduisant à avoir plus de valeur ajoutée résidente, des emplois résilients et du pouvoir d’achat, et à créer des marchés émergents dans les pays africains.
Un sacré challenge quand on sait que l’environnement n’est pas des plus faciles…
En effet, les économies africaines vivent une situation structurelle de plafonnement des activités productives. L’explication réside dans un manque chronique de lisibilité des opportunités économiques potentielles. Cela dit, la rareté du capital n’est pas vraiment le problème. Le problème est plutôt dans la rareté des opportunités dans un monde où des masses colossales d’argent sont disponibles et ne peuvent être utilisées au mieux que dans les placements risqués sur les marchés financiers.
Vue sous cette perspective, notre modèle suis generis d’ingénierie financière et technique intégrée permettra d’attirer et de retenir du capital dans de nouveaux circuits productifs dans tous les espaces économiques nationaux et sous-régionaux en Afrique.
Si le Dr. Sidi Ould Tah est élu président de la BAD le 29 Mai 2025, cette occurrence pourrait être le point de départ d’un processus de prospérité partagée en Afrique.
Comment la Banque africaine de développement pourrait-elle changer la donne pour les pays africains ?
Sur la base de ce qui précède, la BAD pourrait proposer un programme pour chacun de ses États membres régionaux, sur la base de partenariats stratégiques sur les chaînes de valeurs.
Qu’est-ce cela veut dire ?
Cela signifie que la BAD va engager une nouvelle stratégie d’assistance aux pays qui s’appuiera sur la construction de chaînes de valeurs basées sur la transformation industrielle de ses ressources.
La stratégie qui sera conçue et déployée dans chaque pays permettra d’identifier les chaînons manquants sur les chaînes de valeurs potentielles pour orienter l’investissement public, lequel permettra d’y libérer les forces pour une croissance inclusive.
Comment ?
Par la mise en exergue et la transformation de nouvelles opportunités économiques par des investissements privés bien conçus et rentables.
Cette démarche analytique et opérationnelle va permettre d’orienter les politiques industrielles des pays africains. Elle va leur permettre d’assumer à la fois leurs politiques d’infrastructures, d’aménagement du territoire, de décentralisation, d’éducation, de formation et de recherche appliquée mais aussi de se donner les moyens d’assurer leurs politiques sociales y compris de santé.
Avec une telle démarche, il ne s’agira pas de demander aux partenaires techniques, économiques et financiers de l’Afrique de se ranger derrière la BAD, mais plutôt de s’arranger avec la BAD comme l’a affirmé le Dr. Sidi Ould Tah dans sa récente interview à Radio France Internationale dans le cadre de l’émission “Eco d’ici, Eco d’ailleurs”.
Il sera alors de la responsabilité de la BAD d’en assurer et d’en assumer le leadership, du fait de sa raison d’être originelle formellement définie par son mandat.
Plus que jamais, la question de l’architecture financière internationale est posée. Comment l’Afrique pourrait-elle y prendre la main pour financer les projets qu’elle juge vitaux pour elle ?
C’est justement tout le sens de la réponse à votre question précédente.
Mais votre question a le mérite additionnel d’attirer l’attention sur les contraintes actuelles que pose le surendettement public de nombreux États africains auprès d’institutions multilatérales et bilatérales.
Ce surendettement a toujours été associé à des contraintes d’orientation des investissements publics qui les empêchent de financer le développement.
Pourquoi ? Parce que de telles dépenses altèrent la capacité de service de paiement des intérêts de la dette. C’est cela qui fait que les États africains n’ont pas de souveraineté en matière de dette de développement.
Élu président de la BAD, le Dr. Sidi Ould Tah pourrait justement, avec une intention repensée, introduire dans ses systèmes et structures, un modèle innovant de financement suis generis basé sur l’appropriation de l’initiative, de la programmation et de l’action en matière de financement de développement économique et social inclusif.
La manière dont il a été amené à rallier à sa candidature des experts en changement de systèmes et structures pour mieux développer son offre de programmes déjà en tant que candidat, démontre à suffisance, que s’il est élu président de la BAD, il saura naturellement rassembler toutes les expériences et expertises autour de lui.
Et le simple fait que je puisse me sentir libre de vous accorder cette interview en vous livrant des analyses qui sont communes ainsi que leurs implications en termes opérationnels, démontre aussi que le Dr. Sidi Ould Tah sait déléguer et construire une équipe sur la base de convictions méthodologiques partagées.
Il y a donc aussi une très grande part de son équation personnelle qui peut être d’un grand apport pour la BAD. N’oublions pas que c’est aussi grâce à son style de leadership que la très sérieuse agence de notation S&P Global a récemment élevé la note de la Banque Arabe pour le Développement de l’Afrique (BADEA) que le Dr. Sidi Ould Tah a dirigé ces dix dernières années.
Pour éviter que sa démographie soit une bombe à retardement, l’Afrique doit créer le plus de valeur possible pour donner du travail à ses jeunes. Comment faire de l’Afrique un pôle majeur de création de valeur ?
Question pertinente ! C’est justement ce que j’ai essayé d’expliquer dans mes réponses aux questions précédentes. Merci de me relancer là dessus.
Pour les États africains, la seule manière crédible de créer des emplois massifs et du pouvoir d’achat pour ses populations, notamment pour sa jeunesse, c’est de faire de la production de masse compétitive. Et l’industrie se définit par la production de masse. Voilà le premier point.
Le deuxième point, c’est la croissance inclusive, celle qui crée des emplois, et la compétitivité sont irrémédiablement des questions de chaînes de valeurs et de grappes de convergence.
La conclusion est donc que des dynamiques d’industrialisation intégrées par la transformation des potentiels de production en chaînes de valeurs doivent être rapidement enclenchées dans tous les espaces économiques nationaux, sous-régionaux et régionaux. Et cela par la transformation des potentiels de production en chaînes de valeurs.
Ce modèle d’intégration économique régional, bien appliqué, réduirait considérablement l’occurrence des conflits, lesquels sont dus à l’accès inéquitable aux ressources.
Quel pourrait y être le rôle de la BAD ?
Elle pourrait assurer le leadership dans ces dynamiques avec un président à la fois visionnaire et entrepreneur institutionnel.
Quelles zones avez-vous identifiées qui soient à haut potentiel de chaînes de valeurs aujourd’hui sur le Continent ?
La construction de chaînes de valeurs peut se faire à partir de toutes sortes de ressources. Et tous les pays africains abritent énormément de ressources insuffisamment et/ou improprement mises en œuvre.
Sur la base de ce qui précède, avec un nouveau leadership volontariste et engagé, la BAD pourrait se doter et doter ses États membres, des capacités nécessaires à distribuer dans tous les espaces nationaux, sous-régionaux, des potentiels de croissance intégrées et complémentaires qui permettraient de rendre opérationnelle tous les aspects de l’Agenda 2063 de l’Union Africaine. (Eco-TransContinentsAfrica)
