Entre l’agriculture marocaine et les flux migratoires, un ajustement se fait régulièrement sur fond de déficit de main d’oeuvre. C’est ainsi qu’il devient de plus en plus courant qu’au cœur des terres fertiles du Maroc, des camionnettes transportant des migrants d'Afrique subsaharienne passent devant une mer de serres en plastique produisant des fruits et légumes frais destinés aux supermarchés d'Europe et d'Afrique de l'Ouest.
Une nouvelle tendance s’impose peu à peu
Certains de ces travailleurs, principalement originaires d'Afrique de l'Ouest francophone, avaient l'intention de se rendre en Europe, mais ils reportent désormais ce projet pour travailler au Maroc et combler un manque croissant de main-d'œuvre agricole nationale.
Cette tendance met en évidence l'évolution du rôle du Maroc dans les flux migratoires internationaux, qui devient davantage un pays de destination qu'un pays de transit, et contribue à la baisse récente des tentatives de traversée vers l'Europe.
Le durcissement continu des contrôles aux frontières et les possibilités pour les migrants de travailler dans l'agriculture, alors que les Marocains des zones rurales migrent de plus en plus vers les villes pour trouver des emplois dans la construction et les services, pourraient consolider cette évolution.
L'évolution des conditions économiques a un fort impact
Selon les agriculteurs et les responsables, cette tendance, difficile à quantifier car les statistiques officielles ne tiennent pas compte de la migration informelle, est due à l'évolution des conditions économiques et sociales.
Après des années de sécheresse, de nombreux jeunes Marocains ont déménagé dans les villes, attirés par l'essor des secteurs de la construction et des services.
En conséquence, moins de Marocains travaillent dans l'agriculture, un secteur qui, selon les statistiques officielles, a globalement perdu 1,7 million d'emplois depuis 2000 en raison du déclin de l'agriculture de subsistance. Aujourd'hui, seul un Marocain sur quatre travaille dans l'agriculture, contre la moitié des Marocains il y a vingt ans.
Selon les agriculteurs, ceux qui restent demandent souvent des salaires plus élevés ou préfèrent être payés “à la pièce”, c'est-à-dire pour chaque caisse remplie ou pour chaque rang de cultures récoltées.
Cela peut faire grimper les salaires jusqu'à 500 dirhams marocains (55 dollars US) par jour, soit plus de cinq fois ce que gagnent des migrants comme Aliou.
Parallèlement, certains agriculteurs se sont tournés vers des cultures de rente plus exigeantes en main-d'œuvre et davantage orientées vers l'exportation, telles que les fraises, les framboises et les myrtilles.
Pour les migrants subsahariens, des salaires moins élevés
"Sans la main-d'œuvre subsaharienne, un certain nombre d'exploitations auraient pu fermer ou auraient été contraintes de réduire leur production”, déclare Abdelaziz El Maanaoui, responsable d'une association de producteurs dans les plaines de Chtouka. La main-d'œuvre subsaharienne est principalement informelle, bien que plus de 50 000 migrants aient obtenu un statut légal au Maroc depuis 2013.
Et M. El Maanaoui d'indiquer qu'il était favorable à une simplification des formalités administratives afin d'aider les exploitations agricoles à embaucher légalement des travailleurs migrants, d'autant plus que les pénuries de main-d'œuvre risquent de s'aggraver à mesure que le taux de fécondité du Maroc – actuellement inférieur au seuil de renouvellement des générations, à 1,9 enfant par femme – diminue.
L’autre explication : les grands chantiers d’infrastructure
Les dépenses du Maroc pour les chemins de fer, les routes, les stades et les aéroports en vue de la Coupe du monde qu'il co-organisera en 2030 devraient également atteindre environ 190 milliards de dirhams (20 milliards de dollars) au cours des quatre prochaines années, soit environ 12 % du PIB. Cela attirera encore plus de travailleurs des villages vers les villes.
"Une fois que les gens se sont habitués à la vie urbaine, il est difficile de les faire revenir travailler dans les exploitations agricoles des zones rurales”, déclare Rachid Benali, président de la Confédération nationale des producteurs agricoles, la Comader.
"Une pénurie structurelle de main-d'œuvre agricole qualifiée et non qualifiée dans l'ensemble du pays risque de compromettre la compétitivité du secteur. Le Maroc n'a plus l'avantage d'une main-d'œuvre bon marché”, poursuit-il.
Une démographie en mutation à prendre en compte
Alioune Diallo, 48 ans, ressortissant sénégalais qui travaille dans des exploitations agricoles marocaines depuis 2008, a vu les changements remodeler Aït Amira.
La population de la ville a quadruplé au cours des trois dernières décennies pour atteindre 113 000 habitants, en grande partie grâce à l'arrivée de travailleurs migrants. "Alors que les travailleurs marocains vieillissent, les migrants subsahariens prennent de plus en plus leur place”, déclare M. Diallo, s'exprimant près de son domicile, dans un quartier informel d'Aït Amira.
À l'aube, ils se rassemblent souvent à un endroit appelé le “Mouqf” - le “lieu de rassemblement” - sur la route principale d'Aït Amira, dans l'attente de négocier leur salaire journalier avec les chauffeurs de camions qui les emmènent dans les serres.
La région d'Agadir illustre parfaitement la situation
Pour se convaincre de cette réalité des migrants dans les exploitations agricoles, il n’y a qu’à voir les plaines de Chtouka, dans la région de Souss-Massa, à 50 km au sud de la ville balnéaire d'Agadir.
Plus de 24 000 hectares de serres produisent plus des quatre cinquièmes des fruits et légumes exportés par le Maroc, contribuant ainsi à une augmentation de 3,6 % des exportations agricoles du pays, qui ont atteint 4,5 milliards de dollars l'année dernière.
Abdulfattah Aliou, 23 ans, un migrant togolais, a déclaré qu'il était venu à Aït Amira, une commune rurale du Souss-Massa, après avoir entendu parler des emplois qui y étaient proposés. À l'origine, il avait tenté de rejoindre une enclave espagnole dans le nord du Maroc, mais les autorités marocaines l'avaient transféré en bus vers le sud. "Travailler, c'est mieux que de demander la charité dans la rue”, déclare-t-il à Reuters après une journée de travail dans une exploitation de tomates.
Le dilemme pour les migrants : rester ou continuer sa route
Pourtant, de nombreux services font défaut dans cette région, qui a connu certains des troubles les plus violents lors des manifestations menées par les jeunes de la Gen Z en octobre dernier.
Bien que M. Diallo ait autrefois envisagé de se rendre en Europe, il a maintenant l'intention de rester. Il a une fille de 11 ans qui fréquente une école locale et qui parle à la fois l'amazigh et l'arabe marocain. Certains migrants, comme Diallo, pourraient s'installer durablement au Maroc, mais d'autres déclarent qu'ils pensent toujours à l'Europe.
C’est le cas d’Aliou, qui gagne environ 100 dirhams par jour. Il explique qu'il dort dehors et essaie d'économiser de l'argent pour louer une chambre et acheter à la fois des chaussures solides et un téléphone afin de rester en contact avec sa famille, qu'il n'a pas vue depuis quatre ans. “Je dois gagner de l'argent pour vivre et me reposer un peu”, dit-il avant de conclure : “J'essaierai d'aller en Europe plus tard”. (Eco-TransContinentsAfrica)
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