Offrant une plateforme stratégique pour débattre des enjeux majeurs qui façonnent les échanges internationaux, la Conférence ministérielle de l’organisation mondiale du commerce est l’instance suprême de décision de cette organisation. Elle joue un rôle déterminant dans l’orientation du système commercial multilatéral.
Un moment crucial pour le commerce mondial
Au regard de la gravité de la situation du multilatéralisme dans sa dimension commerciale, les discussions portent sur des thématiques cruciales telles que les tensions commerciales persistantes, la réforme de l’OMC, la promotion du développement durable, la facilitation des investissements et l’intégration accrue des économies africaines dans le commerce mondial.
Présidée par le ministre camerounais du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana, cette conférence maintient, malgré les difficultés du fait des coups de boutoir des Etats-Unis sur de nombreux instruments prévus pour faciliter les échanges dans un sens plus équitable, une certaine place pour l’Afrique dans la conduite des négociations.
Cela n’a pas empêché les Etats-Unis, lors de la séance d’ouverture, de marquer les esprits en critiquant vivement les politiques protectionnistes et en appelant à un renforcement des règles du libre-échange dans un contexte de tensions économiques croissantes.
Une opportunité à saisir par l’Afrique
Cela dit, l’organisation de cette conférence sur le sol camerounais constitue une opportunité stratégique pour le continent africain. Elle permet de renforcer sa visibilité dans les négociations commerciales internationales et de promouvoir ses priorités en matière de développement économique, d’industrialisation et d’intégration régionale.
Dans un contexte mondial marqué par des incertitudes économiques et des rivalités commerciales, la Conférence ministérielle de Yaoundé est incontestablement un moment charnière pour l’avenir du multilatéralisme commercial.
En effet, alors que l’Afrique avec ses 54 pays représente plus de 1,4 milliard de personnes, elle a une part minuscule de 3 %.dans le commerce mondial. Un déséquilibre qu’une telle conférence est appelée à réaliser et à corriger autant que faire se peut. Autrement dit, elle devrait accompagner l’Afrique dans son évolution pour briser le déterminisme qui la frappe notamment d’être toujours prise au piège des matières premières, agricoles, minières et autres.
Sortir du piège des matières premières
En effet, depuis des décennies, l'Afrique exporte des matières premières et importe des produits manufacturés. Ce schéma, les délégations africaines présentes à Yaoundé vont tenter de le briser en marquant leur refus de le perpétuer. Du coup, plusieurs questions sur la table des négociations : les subventions agricoles massives accordées par les pays développés qui écrasent les producteurs africains sur les marchés internationaux, les barrières commerciales qui bloquent l'accès des produits africains transformés aux grands marchés mondiaux.
Pour ce qui est de la société civile africaine, elle a martelé sous le mot d'ordre "Notre monde n'est pas à vendre" que les économies africaines demeurent prisonnières d'une dépendance excessive à l'exportation de ressources naturelles dont les cours sont déterminés en dehors du continent. Cela réduit considérablement leurs marges de manœuvre pour développer des industries locales et bâtir des chaînes de production durables. Parmi les produits concernés, il y en a un qui est symbolique : le coton.
Le cas du coton : un exemple symbolique
Les pays africains producteurs de coton, notamment le groupe C4+ regroupant le Mali, le Burkina Faso, le Bénin et le Tchad, regrettent que leurs préoccupations spécifiques ne soient pas pleinement prises en compte dans les textes de compromis soumis à cette 14e Conférence ministérielle et ce bien que le dossier soit sur la table depuis le cycle de Doha lancé en 2001. Une solution à Yaoundé enverrait un signal positif fort.
La question du traitement spécial et différencié
Parmi les sujets importants, il y a celui de l’équilibre et de l’équité entre les pays. Le président camerounais de cette 14e Conférence ministérielle, Luc Magloire Mbarga Atangana, a rappelé dans son intervention introductive que "le commerce mondial ne peut être un terrain de domination, mais doit devenir un levier de prospérité partagée". Une manière de montrer la volonté des pays africains de préserver le mécanisme du traitement spécial et différencié.
Qu’est-ce que cela signifie ? Le traitement spécial et différencié permet concrètement aux pays en développement de bénéficier de règles allégées et de délais plus longs. Le problème aujourd’hui, c’est qu’il est menacé par la volonté américaine de réviser les catégories de pays éligibles, notamment pour en exclure la Chine.
Comment préserver la sécurité alimentaire
La question de l’alimentation des populations est plus que jamais centrale pour l'Afrique. Une raison majeure de consolider une ligne commune entre les pays pour défendre leur droit à subventionner leur agriculture vivrière sans être soumis aux mêmes contraintes que les pays développés. Ce sujet est une sorte de ligne rouge à laquelle les délégations ne peuvent pas déroger tant il est crucial que les populations ne demeurent pas exposées à une insécurité alimentaire chronique.
Dans un monde numérisé, avoir son mot à dire
Pour les pays africains, l'enjeu du numérique est stratégique car ils doivent être à même de participer activement à la définition des règles du commerce numérique mondial plutôt que de les subir. Autrement dit, un cadre multilatéral plus structuré leur serait favorable pour défendre leurs priorités, pour leur permettre un meilleur accès aux programmes de renforcement des capacités, une visibilité accrue pour ses PME numériques, et un espace pour influencer les règles émergentes relatives à l'IA, aux données et aux plateformes
De fait, la question du moratoire sur les droits de douane des transmissions électroniques - en vigueur depuis 1998 - est particulièrement sensible en raison du fait que plusieurs pays africains voudraient pouvoir taxer les flux numériques pour alimenter leurs recettes fiscales, là où les grandes puissances technologiques défendent le statu quo.
L’accès à une justice commerciale plus équitable
Cela permet d’introduire le sujet de la justice commerciale. En effet, la paralysie de l'organe d'appel du mécanisme de règlement des différends depuis 2019 pénalise structurellement les pays africains, qui n'ont pas les capacités juridiques et financières de recourir à des procédures alternatives coûteuses. Il convient donc de restaurer un mécanisme de règlement des différends fonctionnel. C’est une priorité existentielle pour les petits pays africains exportateurs.
Être partie de la gouvernance commerciale
Au regard des nombreux sujets cruciaux pour l’Afrique, il est important que le continent soit autour de la table et pas au menu. A cet égard, la présidence camerounaise de cette Conférence ministérielle a pu être perçue par les diplomates africains présents à Yaoundé comme un signal fort. C’est ainsi qu’une réunion préparatoire des ministres africains du commerce a pu se tenir à Maputo, au Mozambique, en amont immédiat de la Conférence ministérielle de Yaoundé dans le but de rapprocher les points de vue et de construire une position commune. C'est en soi une nouveauté à saluer que l'Afrique arrive à une telle réunion avec une coordination régionale plus aboutie que lors des conférences précédentes.
C’est peut-être là un bon début pour l’Afrique dans sa démarche de contenir l’OMC dans son état d’instrument de la perpétuation des asymétries commerciales Nord-Sud. Un premier pas important pour en faire un outil de transformation structurelle des économies africaines et comme il a été dit dans les différents discours des organisations africaines, “passer du discours à des actions concrètes”. (Eco-TransContinentsAfrica)
