Pourquoi la corruption est l'obstacle majeur du développement

ANALYSE. En Afrique et dans le monde entier, la corruption contrarie l’épanouissement des populations, exacerbe toutes les sortes d’inégalités et compromet les initiatives des Etats.

Pourquoi la corruption est l'obstacle majeur du développement

Dans son Discours de Vice-Président  des Etats Unis le 21 mai 2014, Joe Biden avait confié que “la corruption est un cancer, un cancer qui ronge la foi des citoyens en la démocratie, qui diminue l'instinct d'innovation et de créativité”. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’au regard des chiffres vertigineux que nous allons découvrir tout au long de notre développement, c’est qu’elle est le mal absolu de nos sociétés. 

Quelques chiffres pour se faire une idée de ce qu'est vraiment la corruption

Chaque année, près de 1 000 milliards de dollars sont versés en pots de vin par des multinationales avides et quelques 2600 milliards de dollars, sont détournés par des responsables politiques. 

2.600 milliards de dollars !!! Rendez-vous compte !

Cela représente près de 5% du PIB mondial et plus que la totalité du PIB de l’ensemble des États du continent africain... 

A titre d’illustration, 2.600 milliards de dollars représentaient en 2023 davantage que le PIB combiné de la Suisse (USD 884,9 Mds), de l’Afrique du Sud (USD 380,7 Mds), du Nigéria (USD 363,8 Mds), de l’Égypte (USD 396 Mds), de l’Algérie (USD 247,6 Mds), de l’Éthiopie (USD 163,7 Mds), du Ghana (USD 76,37 Mds), de la Côte d’Ivoire (USD 78,88 Mds), de la RDC (66,38 Mds) et du Sénégal (USD 30,85 Mds).

Sur un autre plan, 2.600 milliards de dollars permettraient d’éradiquer la faim dans le monde pendant 10 ans, de construire des dizaines milliers d’hôpitaux de pointe, des centaines de milliers d’écoles, des millions de crèches et fournir des médicaments, des aliments et des habitations à des centaines de millions de personnes à travers la planète.

 La corruption et les activités qui en découlent facilitent également d’autres infractions comme la fraude, le blanchiment de capitaux, l’évasion fiscale, la traite d’êtres humains et le financement du terrorisme, si l'on en croit le Rapport de Typologies GIABA de 2022 publié à Dakar, au Sénégal, et intitulé "Blanchiment de Capitaux et Financement du Terrorisme à travers la Corruption en Afrique de l’Ouest".

Pourquoi la corruption est une atteinte au développement des populations

En mettant en relation les indices de développement humain (IDH) et de perception de la corruption (ICP) à travers le monde, il est intéressant de constater que les pays où l’IDH est le plus faible correspondent également aux pays où l’ICP est le plus élevé et inversement. A titre d'exemple, la Norvège (IDH : 2e sur 195 États) et le Danemark (IDH: 5e sur 195 États) qui font partie des pays à l’IDH le plus élevé au monde, font également partie des pays où la perception de la corruption des autorités publiques est la plus faible (le Danemark a ainsi la première place sur 180 et est perçu comme le pays "le moins corrompu au monde" ; la Norvège est à la 5e place sur 180 États). 

A contrario, le Soudan (IDH : 192e sur 195 États et dernier sur 180 États en ICP), la Somalie (IDH : 193e sur 195 ; ICP : 179e sur 180 Etats ) ou encore la République Démocratique du Congo (IDH : 180e sur 195 États ; ICP : 163e sur 180 États) font partie des pays où l’IDH est le plus faible et où la perception de la corruption est la plus forte au monde.

Toutefois, il est important de préciser que cet indice de la corruption, l'ICP, a une méthodologie imparfaite dans la mesure où il traite uniquement de la perception de la corruption (par la société civile, les bailleurs de fonds internationaux etc.) et plus précisément de la perception de la « corruption publique passive » i.e. lorsque ce sont les personnalités publiques d’un Etat qui reçoivent des avantages obscurs. 

En effet, si l'on se concentre davantage sur l’origine des faits concrets de corruption, à savoir les pactes corruptifs commis par les entreprises privées à destination d'officiels i.e. « corruption publique active», l'immense majorité des corrupteurs réels ou présumés sont en réalité des multinationales occidentales dont les sièges sociaux sont situés dans des pays développés.

Ces affaires de corruption active à grande échelle (où des entreprises étrangères corrompent des fonctionnaires pour obtenir des contrats de centaines de millions ou de plusieurs millards de dollars dans des pays en développement aux ressources naturelles importantes) concernent notamment plusieurs géants de l'industrie minière et pétrolifère basés en Suisse (Glencore avec les scandales de corruption en République Démocratique du Congo, Trafigura en Angola, Gunvor en Équateur ou en France, Bolloré dans plusieurs pays d'Afrique de l’Ouest, Total en Iran, etc, pour ne citer que ceux-ci…

Sous un autre angle, contrairement à ce que l'on pourrait spontanément penser, les plus hauts responsables politiques d'un Etat, corrompus ou non, ignorent bien souvent eux même l'amplitude des faits de corruption, la multitude d'acteurs impliqués et surtout les procédés frauduleux techniques utilisés pour se faire.

Examinateur de fraude certifié, expert en conformité et enquêtes judiciaires, Pascal Gally est également l'initiateur du "Choc des Légendes", l'un des plus grands festivals d'éloquence au monde. Il y est ici avec l'ex-président du Ghana, Nana Akufo-Addo. 
Examinateur de fraude certifié, expert en conformité et enquêtes judiciaires, Pascal Gally est également l'initiateur du "Choc des Légendes", l'un des plus grands festivals d'éloquence au monde. Il y est ici avec l'ex-président du Ghana, Nana Akufo-Addo. 

Pourquoi la corruption exacerbe les inégalités sociales

L’impact de la corruption est d’autant plus grave qu’il détruit le tissu social même d’une société en limitant voire en supprimant les services essentiels comme la santé, l’éducation, l’accès à l’eau potable, aux logements, à la justice etc. L’écosystème de la corruption ronge donc petit à petit les différentes strates d’une société en exacerbant les inégalités sociales par plusieurs faits :

  • Enrichissement illicite : les actes de corruption donnent accès à des ressources financières considérables sans lien avec une activité réelle ou une valeur créée ;
  • Mise à mal de la méritocratie : blocage de l’ascenseur social avec des individus médiocres qui obtiennent des diplômes moyennant paiement ou des postes uniquement par népotisme alors que les meilleurs sont écartés et marginalisés ;
  • Altération des valeurs du pacte social : d’aucuns utilisent leur argent et leur pouvoir pour avilir les femmes tandis que d’autres sont prêts à tous les renoncements pour vivre dans un luxe apparent, quel qu’en soit le prix ;
  • Remise en cause des droits des citoyens ordinaires qui n’ont pas accès aux privilèges du pouvoir (droit de propriété, droit à l'éducation, droit à la santé etc. ; 
  • Inféodation du pouvoir judiciaire au pouvoir exécutif à travers l'absence de procès équitable, l'existence de juges corrompus qui prennent des décisions injustes inspirées par le poids de l'obole versée par les corrupteurs.

Autant de faits qui portent préjudice autant à la collectivité qu'aux individualités qui la composent en compromettant le vivre-ensemble.

Pourquoi la corruption est un frein à la croissance économique des États

A ce titre, la corruption et les actes délictueux qui y sont liés tels que la fraude, le blanchiment d’argent, l'évasion fiscale, etc., ont plusieurs conséquences dont celles que nous énumérons ci-après :

  • Un frein à la croissance économique du pays : diminution des ressources disponibles du fait de l'évasion des fonds détournés, des revenus en cash non déclarés donc non taxés ;
  • Une augmentation du gaspillage des ressources publiques ;
  • Un alourdissement du coût des affaires pour les investisseurs et des marchés publics à cause des surfacturations ; 
  • La pénalisation des entreprises qui se refusent à payer des pots de vins malgré la qualité de leurs produits ou de leurs services ;
  • L'inexécution ou la mauvaise exécution des projets d’infrastructures avec comme conséquence des problèmes de sécurité par exemple sur un axe routier mal bitumé et dont les cratères sur la chaussée favorisent des accidents mortels ; 
  • Le manque à gagner exponentiel des projets : ainsi un projet agro-alimentaire où 70% des fonds d’investissements sont siphonnés ne pourra jamais être exécuté, encore moins être rentable.
  • La bulle immobilière : certains fonctionnaires peuvent acheter des villas à des millions de dollars pour blanchir l’argent qu’ils ont volé. Ils créent ainsi une distorsion sur le marché avec une augmentation exorbitante des prix immobiliers qu’aucun citoyen gagnant sa vie dignement ne peut se permettre.

Autant dire que la suspension récente par le Président des Etats-Unis, Donald Trump, du Foreign Corrupt Practices Act (FCPA), loi datant de 1977 jusqu'ici considérée comme l’un des principaux instruments internationaux de lutte contre la corruption, laisse redouter des lendemains incertains dans le combat contre la corruption dans le monde.

En effet, aujourd’hui cette suspension permettra par exemple à une entreprise américaine d'aller corrompre, avec panache et en toute légalité, des officiels étrangers pour “faciliter” l’obtention d’un permis minier, gazier ou pétrolier et ce, sans risquer a priori des sanctions ou d’être inquiétée par la justice américaine.

Ce retour à la "libéralisation" de la corruption d'agents publics étrangers fait craindre un ralentissement accru du développement social et économique mondial ainsi que de la transition climatique sur laquelle la corruption a des effets importants comme cela a été démontré en Afrique du Sud, au Vietnam et en Indonésie. (Eco-TransContinentsAfrica)

* Examinateur de fraude certifié, expert en conformité et enquêtes judiciaires doté de compétences en droit, en conseil et en conformité avec plus de 10 ans d'expérience dans des organisations multinationales, des cabinets d'avocats, des cabinets de conseil, spécialisé dans la criminalité financière, la lutte contre la corruption, la lutte contre le blanchiment d'argent et le droit des sociétés. Expérience avérée dans la conduite d'enquêtes transfrontalières, la réalisation d'audits de conformité, le conseil aux gouvernements, la gestion de projets de développement commercial, la formation à la détection/prévention de la fraude et l'élaboration de cadres de conformité.

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