Ahmadou Al Aminou Lo : "Le Sénégal est un cas d'école"

INTERVIEW. Approche de la diaspora dans l'Agenda Sénégal 2050 dont il a la charge du Suivi du Pilotage et de l'Évaluation, initiatives pour un "Sénégal souverain et prospère", le Ministre d'Etat auprès du Président de la République s'est confié.

Ahmadou Al Aminou Lo : "Le Sénégal est un cas d'école"

C'est peu de dire qu'Ahmadou Al Aminou Lo occupe une place centrale dans le dispositif de souveraineté renouvelée du pays de la Teranga. Chargé du Suivi du Pilotage et de l'évaluation de l'Agenda national de Transformation Sénégal 2050, cet ancien secrétaire général, après avoir été Directeur national de la Banque centrale des Etats d'Afrique de l'Ouest, n'est rien moins que Ministre d'Etat auprès du Président de la République Bassirou Diomaye Diakhar Faye après avoir occupé le poste de ministre, secrétaire général du gouvernement. 

Preuve de l'importance accordée à la diaspora sénégalaise, il a fait le déplacement de Paris pour présider les 29 et 30 avril derniers la première édition du Forum pour la Promotion des Investissements et de la Compétitivité économique (PRICE) initiée par l'ambassade du Sénégal en France sous l'égide de Son Excellence Baye Moctar Diop. 

L'occasion pour lui de soutenir directement auprès des Sénégalais de la diaspora combien ils avaient leur place dans le nouveau référentiel qui fait office de Sénégal à l'horizon de l'année 2050, en l'occurrence l'Agenda central  “Vision Sénégal 2050". A Eco-TransContinentsAfrica, au-delà de la réflexion qui sous-tend celui-ci, il s'est confié sur l'orbite des actions à travers lesquelles le Sénégal entend matérialiser son nouveau destin.

Eco-TransContinentsAfrica : Monsieur le ministre d'État, quelle place occupe la diaspora dans le texte de Vision 2050 ?

Ministre d'Etat Ahmadou Al Aminou Lo : La diaspora, dans le texte Vision 2050, est prise en compte sur au moins deux points :

D'abord, nous devons nous en occuper là où elle se trouve et ce, en faisant en sorte à lever toutes les contraintes administratives qu'elle rencontre, mais également toutes les contraintes sur sa route quand elle veut entreprendre quelque chose au Sénégal. Et je crois que là-dessus, avec la digitalisation des services et celle des prestations de service public, nous pouvons y arriver. 

Nous savons par ailleurs qu'il y a également beaucoup de soucis au niveau de l'État civil. Il faudra renforcer les services concernés pour le plus grand bénéfice de la diaspora.

Ensuite, l’enjeu de la transformation de la diaspora en acteur de développement économique et social, notamment dans le domaine de l'entrepreneuriat. Objectif : faire en sorte qu'avec sa force financière, je dirais même qu'avec sa puissance financière, elle puisse participer au financement endogène que nous recherchons dans le cadre de ce que nous appelons "un Sénégal souverain et prospère".

Il nous faut travailler de sorte que le pays puisse être reconnaissant à cette diaspora qui est aujourd'hui notre principal bailleur de fonds devant le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale.

Quelles dispositions lui permettraient d'être plus un acteur de transformation systémique qu'une source de transferts financiers ?

C'est de faire de sorte à transformer les plus de deux mille milliards de francs CFA de transferts des migrants en instruments de développement.

En effet, une enquête menée en 2013 par la Banque centrale des Etats d'Afrique de l'Ouest (BCEAO) en partenariat avec l’Agence nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD) a fait ressortir qu'entre 70 et 75 % des transferts de migrants, donc 1.500 milliards environ, vont essentiellement à la consommation.

Je pense que si l'outil statistique était mieux affiné, il permettrait de voir que ce n'est pas une consommation en une fois. C’est certainement de l'argent qui est gardé chez le boutiquier ou à la banque et qui sert à régler, quelque part, les besoins.

Dans cette enquête, quelque chose m'a frappé : pour l'essentiel, ces envois sont annuels. Cela veut dire qu'il y a une somme d'argent qui peut être stable. L'enjeu est de voir comment arriver à canaliser cela en investissement de sorte à finalement transformer ceux qui envoient de l'argent en de vrais bailleurs de fonds.

En outre, des enseignements essentiels sont à tirer d’une autre étude qui a été réalisée en 2017/2018 par la FAO (Organisation des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture) en partenariat avec l’IPAR (Initiative Prospective Agricole et Rurale). Elle faisait ressortir qu’au niveau de deux régions du Sénégal, en l'occurrence les régions de Kaolack et de Matam, l'essentiel des investissements de la diaspora, soit  54 %, allait à l'agriculture et 10% à la transformation et au transport des produits agricoles. 

Il se trouve juste que dans l'Agenda Sénégal 2050, l’agriculture au sens large du terme et l’industrie agroalimentaire constituent l'objectif stratégique numéro un. Nous tenons là une possibilité de faire de la diaspora un moyen de financement, loin de l'instrument de consommation actuel.

Pour ce qui est des dispositifs, on pourrait s'appuyer sur les Consulats et ainsi faciliter les contacts. Qui plus est, à l'ère de la digitalisation, on n'a pas forcément besoin d'une présence physique. On a juste besoin d'avoir des points focaux bien connus de tous ceux qui veulent investir au Sénégal.

A ce niveau d'ailleurs, lorsqu'on parle d'investissements étrangers, il y a lieu d'en considérer deux sortes : d'un côté, les investissements directs étrangers opérés par des non-Sénégalais, et de l'autre, les investissements directs étrangers réalisés par des Sénégalais de la diaspora.

Ce qu'il faudrait, c'est qu'on accorde à ces Sénégalais la même priorité et les mêmes égards que ce qu'on accorde à des investisseurs directs étrangers.

Quand on pense que certains d'entre eux viennent parfois pour 10 ou 20 milliards alors que nous avons un groupe de Sénégalais qui contribue pour 2.000 milliards à l'économie du pays !

En fait, ça mérite que nous fassions comme le Maroc, l'Inde, les Philippines qui ont un dispositif pour leurs nationaux résidents à l'étranger. Et, je pense qu'en faisant de la sorte, l'Agenda Sénégal 2050 va être mis en œuvre avec toutes les parties prenantes dans le respect d'une certaine méthodologie comme aimait si bien le dire l'ex-président Léopold Sédar Senghor.

De quels outils disposez-vous pour mesurer la contribution et l'impact de la diaspora dans les évolutions économiques et sociales de notre pays ?

C'est une question très intéressante parce que l'Agenda Sénégal 2050 a intégré une innovation : la redevabilité vis-à-vis du peuple. Non pas au moment d'élections mais à partir d'indicateurs que nous appelons des indicateurs de pilotage d'impact. Je dis bien des indicateurs de pilotage d'impact et non des indicateurs d'effets.

Que ce soit le Président de la République qui donne les orientations de la politique nationale, ou le Premier ministre qui conduit et coordonne l'action gouvernementale, chacun doit disposer d'instruments pour pouvoir mesurer ce que l'Agenda Sénégal 2050 a apporté.

Pour ce faire, nous avons défini 60 indicateurs de pilotage d'impact.

Par rapport à votre question, pour parcourir ces indicateurs et situer là où on peut attendre la diaspora, je rappellerai d’abord que l'essentiel des bénéficiaires des transferts des migrants sont dans le monde rural.

Il y a une question importante qu'il convient de se poser à ce propos : comment augmenter le nombre de mois d'activité dans le monde rural ? 

Aujourd'hui, on sait qu'en moyenne, le monde rural travaille trois mois. On peut se fixer, par exemple, l'ambition en 2029 de les faire travailler cinq mois.

Concrètement, qu'est-ce que cela signifie ?

Ça veut dire qu'il faut s'organiser pour une meilleure maîtrise de l'eau, disposer de fonds pour acheter des semences certes mais aussi pour construire des forages. Cela fait entrer en jeu des initiatives à même d'engager des Partenariats Public-Privé (PPP).

De fait, rien n'empêche aujourd'hui la diaspora de jouer un rôle d'affermage dans l’hydraulique rurale au travers des coopératives agricoles communautaires et ainsi d'avoir un impact sur les solutions aux difficultés du monde rural.

Dans la santé, la diaspora peut jouer un rôle d'opérateur privé capable de combler les besoins de nombreuses communes et centres urbains en cliniques ou maisons de santé. 

Dans ce domaine, nous avons des indicateurs de pilotage d'impact tels que le pourcentage de la population qui est éloigné de services de pédiatrie, des services de césarienne, de scanners, d'IRM ainsi qu’un indicateur relatif à la couverture maladie universelle. 

La diaspora peut y contribuer comme elle peut le faire également pour favoriser l'accès universel à l'électricité aussi.

En somme, sur la santé comme sur le développement territorial, les membres de la diaspora peuvent être à la fois des entrepreneurs et des parties prenantes de Partenariats Public-Privé avec l'Etat et se positionner comme financeur. 

Ce peut être au travers de fonds communs de placement, c'est à dire de fonds investis dans des secteurs choisis parce que de souveraineté économique.

Ce qu'il y a, c'est que nous voulons désormais avoir une approche chaîne de valeur. Vous l'avez vous-mêmes entendu. Un de nos partenaires, en l'occurrence, l'Agence française de développement, a prôné qu'il faut maintenant des financements coordonnés sur toute la chaîne de valeur. Autrement dit, il faut une construction, une structuration au niveau des chaînes de valeur.

Si nous arrivons à faire de sorte que la diaspora s'engage dans ces chaînes de valeur, celles des céréales, celles de l'arachide, etc, ce sera un grand pas.

Là, nous avons également des indicateurs de pilotage d'impact à travers le pourcentage de filières qui ont des contrats programmes. C'est un vrai sujet car de nombreux acteurs se plaignent que l'Etat ne soit pas au rendez-vous faute de contrats-programmes. La diaspora peut jouer un rôle très important dans la multiplication de contrats-programmes.

Pour ce qui concerne la quête de chercheurs dotés d'expérience, nous avons un indicateur de pilotage d'impact calé sur le nombre de brevets intellectuels déposés. 

De ce point de vue, nous comptons énormément sur la diaspora et restons convaincus qu'elle peut nous être très utile.

Pour ce qui est de la souveraineté géostratégique, nous avons un indicateur de pilotage d'impact qui est le soft power. La question est celle du nombre de programmes de soft power que nous avons. Je pense que là-dessus, la diaspora est notre ambassadeur le plus visible.

Pour ce qui est de la souveraineté culturelle, elle passe par les industries culturelles et créatives. Nous savons que les Sénégalais de la diaspora sont très engagés dans ce domaine. 

La preuve ? Nous avons des icônes comme Omar Sy pour le cinéma, Khabi Lam sur les réseaux sociaux, notamment Tik Tok ; dans la musique, au niveau local, nous pouvons citer Youssou Ndour, Ismaël Lô, Baaba Maal, Oumar Pène, Coumba Gawlo Seck, etc.

A ce niveau, une question essentielle est posée : quel est le nombre de contrats-programmes et filières dans lesquels la diaspora peut s'impliquer de manière à ce que les jeunes qui sont restés au pays puissent également s'insérer dans des industries culturelles et créatives (ICC). 

Cette question introduit l'occasion d'aborder le sujet des Jeux olympiques de la Jeunesse de Dakar prévus du 31 octobre au 13 novembre 2026. 

D'ores et déjà, nous avons commencé à travailler, au niveau de mon Cabinet, sur l'héritage et donc sur l'après-Jeux olympiques de la Jeunesse. En ligne de mire par exemple, comment développer l'industrie de l'événementiel au Sénégal. 

L'idée est de capitaliser sur ce que nous avons pu construire pendant ces Jeux et je pense que la diaspora peut énormément apporter.

Avez-vous imaginé un dispositif permettant de maintenir un lien substantiel entre des générations de diaspora de plus en plus enracinées à l'étranger avec les environnements économiques du Sénégal de 2050 ?

Là-dessus, j'aimerais rappeler un entretien qu'il m'est arrivé d'avoir avec le Chef de l'Etat. C'était à la suite de sa visite au Rwanda. Il y avait reçu des Sénégalais résidents au Pays des mille collines. 

Ensemble, nous avons parlé des Sénégalais vivant à l'étranger. Je lui ai alors fait part qu’à la suite de l’audience qu’il a accordée à la communauté sénégalaise lors de cette visite, j’ai gardé le contact avec le président de l'association des cadres sénégalais travaillant dans les institutions internationales, Dr Amath Pathé Sène. Avec ce dernier dont je salue ici la disponibilité, nous travaillons à garder un pont. Il est là où il est, et nous au Sénégal, et ensemble nous travaillons sur des programmes pour développer des instruments au service du Sénégal.

Le Chef de l’Etat m’a demandé de travailler sur le recours à l’expertise des Sénégalais de l’étranger avec son Conseiller en charge de l’Economie. 

J'en appelle donc à nos administrations pour exploiter notre intelligence collective autour d'une synergie où, quelle que soit la génération de la diaspora concernée, il sera possible de s'appuyer sur la fierté que celle-ci a d'être sénégalaise malgré son attachement par ailleurs aux pays où elle réside. Le fort sentiment d'appartenance au Sénégal représente un patrimoine immatériel inestimable.

Quoiqu'il en soit, il faut trouver un moyen de recenser les Sénégalais de la diaspora, de les classer selon leur catégorie socio-professionnelle, leur âge, etc. 

Cela me conduit à me rappeler d'une expérience que j'ai eue à vivre quand j'étais à la Banque centrale. 

En tant que Directeur général de l'Organisation et des Systèmes d'Information, j'avais lancé une initiative relative à la "Gestion des connaissances", en anglais le “Knowledge management”. 

Ce sujet est capital dans le cas de la diaspora qui a souvent eu la chance d'affronter des challenges différents de ceux rencontrés dans le pays.

Comparativement, c'est sur cette question névralgique de la gestion des connaissances, au travers des différentes générations de la diaspora, que nous devons capitaliser.

Le maître mot reste cependant l'efficience opérationnelle, c'est à dire comment faire de sorte que les synergies soient construites pour la mise en œuvre de l’Agenda national en général, et l’implication de la diaspora en particulier. 

La première synergie est à l'intérieur d'une même entité. Celle-ci peut être un ministère.

La seconde synergie se tisse entre les ministères, à travers ce que mon Cabinet est en train de mettre en place avec l'appui d'un consultant : l'approche processus. Nous sommes en train d'implémenter cette approche avec beaucoup de précautions mais de manière résolue.

Enfin, il s'agit de créer une synergie entre l'entité Sénégal et l'entité Diaspora dont l'un des supports est l'application Tabakh.

Je crois qu’en nous ouvrant à la diaspora, en restant à son écoute et en lui demandant comment elle se verrait dans le développement, on poserait de bonnes bases pour son intégration comme la 15e  région du Sénégal.

Voilà comment nous voyons les choses. Ce n'est pas toujours facile mais je pense que, comme le disait le Président Abdou Diouf, "c'est le difficile qui est le chemin". Il nous faut aller très vite car notre jeunesse est impatiente et nous la comprenons, raison pour laquelle nous avons des ambitions très fortes à son endroit en ce qui concerne les emplois.

Qu’avez-vous prévu de manière spécifique sur ce point ? 

Cette question me donne l'occasion d'évoquer ce que nous sommes en train de faire sur le service civique. Nous allons dans le sens d'un service civique professionnalisant. 

Pourquoi un service civique professionnalisant ?

Parce que nous savons pertinemment que nous n'aurons pas un tissu  industriel dense avec sa vitesse de croisière avant dix ans au moins.

Plus près, il y a l'agriculture qui peut pourvoir des emplois en très grand nombre grâce au service civique professionnalisant que la diaspora sénégalaise doit pouvoir aider à structurer.

Je cite une belle illustration dans le domaine de la Santé. Je reviens d'une rencontre, pas avec une diaspora sénégalaise, mais un membre de la diaspora africaine. Celui-ci m'a évoqué ce qu'on pourrait faire pour construire un réseau sur la santé au Sénégal. 

Autrement dit, l'Afrique est bénie, parce qu'elle a une population très jeune qui est sur le continent ET une population moins jeune certes, mais experte, qui est ailleurs. Il nous faudra désormais nous organiser pour construire des ponts entre ces deux univers.

Comment convaincre la diaspora de garder de l'optimisme face aux notes de plus en plus dégradées de l'économie du pays ?

La diaspora n'a pas le choix. Et nous-mêmes n'avons pas le choix. Ensemble, nous n'avons qu'un seul Sénégal.

Je me rappelle de ce grand philosophe français Edgar Morin. On lui avait demandé s'il était optimiste ou pessimiste. Il a répondu qu’il est “opti-pessimiste”. A l'image de celui-ci, je crois que les Sénégalais sont dans un clair-obscur.

L'optimisme ancré dans la conviction que le génie sénégalais est capable de tout s'impose parce que le pessimisme que suggèrent tous les vents contraires ou, en tout cas, toutes les pesanteurs, nous ramènerait un tout petit peu en arrière.

Qu’est-ce qui vous conduit à cette réflexion ? 

Je dis cela fort du fait que j'ai été un observateur privilégié de cette alternance. D'abord un observateur externe mais avec une vue perçante sur ce qui s'est fait au Sénégal en ma qualité de banquier central garant de la stabilité macroéconomique et observateur averti des mutations qui se sont présentées.

Ensuite, un acteur de l'intérieur et témoin pendant treize mois des moments de démarrage de la nouvelle administration de par ma proximité avec le Premier ministre Ousmane Sonko en qualité de Ministre, Secrétaire général du Gouvernement, et depuis le 30 avril 2025, en tant que Ministre d'Etat auprès du Président de la République en charge de l'Agenda Sénégal 2050. Ce qui me met en interaction régulière avec le Président de la République et le Premier ministre.

Cela dit, pour moi, la première raison de mon optimisme, je la tire du constat de cet amour viscéral que les deux têtes de l'exécutif ont pour le pays, pour l'éthique, la déontologie et la bonne gouvernance.

La seconde raison qui renforce la note d'espoir, c'est leur sens des responsabilités.

Évidemment, il peut y avoir quelques divergences d'approche, mais je garde un espoir fort. Et celui-ci ne serait pas un espoir dans mon imagination. C’est l'espoir de quelqu'un qui échange avec eux, qui a échangé avec eux de ce que les Sénégalais peuvent ressentir comme désarroi face à certaines situations. 

Ils m'ont, bien sûr, toujours apaisé, et cet apaisement est loin, j'en suis convaincu, d'être une façon de parler. C’est un apaisement qui consiste à dire qu'ils sont conscients de leurs responsabilités.

Quel autre élément pourrait nourrir l’optimisme de la diaspora par rapport au Sénégal ? 

J’en ai un à l’esprit. La diaspora est dans des environnements politiques plus complexes que les nôtres. Présente dans de nombreux pays, elle se rend compte de comment la vie politique est difficile mais sait aussi que ce qui compte, c'est qu'à la fin, le peuple soit là, en vigie.

En vigie de sa démocratie, du respect des engagements, de la construction d'un nouveau contrat social au Sénégal. 

Parce que je crois que ce que nous vivons au Sénégal est un processus très long de délitement du contrat social. Je ne cesse de demander aux professeurs d'université que je rencontre "Mais où sont les sociologues ?"

La société sénégalaise évolue et peut donner de l'importance à des choses qui n'ont pas lieu d'être ou ignorer des valeurs qui sont à côté de nous et qu'on aurait tort d'ignorer.

Nous avons à nouveau besoin d'une ancre, une ancre de notre contrat social. Et je pense que cette ancre de contrat social pourra se construire très rapidement et servir quelque part d'ancre ferme pour tout régime politique.

Nous avons des mutations dans notre société, des mutations qui ont été particulièrement exacerbées par les réseaux sociaux. De sorte qu'un homme politique ne s'appartient plus.

Ça peut faire ressortir des perceptions, maximiser l'impact d'une parole en la sortant de son contexte. Cela dit, c'est à cette intelligence émotionnelle que je fais confiance relativement à l'évolution politique au Sénégal.

Naturellement, la question de la mauvaise passe financière très ardue est là, mais je reste convaincu que le plus difficile est derrière nous puisque nous avons mis suffisamment de temps de part et d'autre, le gouvernement comme le Fonds monétaire international, à apprendre de l'un et de l'autre.

Après tant de mois où nous sommes restés ensemble, à échanger et à discuter, je reste convaincu que, pas pour très longtemps, nous arriverons à trouver un modus operandi ou vivendi pour le mieux dans l'intérêt du Sénégal, celui de l'Union monétaire ouest-africaine, du franc CFA et de la communauté financière internationale.

Comment inscrire structurellement et institutionnellement la Vision Sénégal 2050 dans la réalité du pays pour lui éviter de tomber en désuétude en cas d'alternance politique ?

C'est à travers ce qu'on est en train de construire que cela va être possible. Et, c'est le lieu de remercier tous ceux qui nous appuient, que ce soit dans les ministères, qu'il s'agisse de consultants ou de membres de la diaspora. En effet, la diaspora m'appuie énormément.

Juste un exemple : lorsque j’ai démarré ce travail pour l'ancrer avec des points de non-retour, j'ai parlé à un membre de la diaspora sénégalaise qui a eu à travailler en Corée du Sud. Il m’a mis en rapport avec des fonctionnaires de ce pays qui ont travaillé pour la Corée du Sud sur ses plans de développement.

Rappelons-nous, en effet qu'en 1960, le PNB par tête d'habitant du Sénégal était le même que celui de la Corée du Sud. Ce n'était donc pas un choix fortuit que de choisir ces personnes. 

Alors, pourquoi ce choix ? C'est tout simplement parce que ces personnes étaient à même de nous donner la solution.

Celle-ci réside dans les indicateurs de pilotage d'impact et dans le pilotage stratégique des ressources. En somme, dans les réponses aux questions suivantes :

Comment faire en sorte que nos ressources ne soient pas prises uniquement dans un arbitrage technique, mais un arbitrage  d’économie politique ? 

- Comment faire en sorte que le budget ne soit pas seulement un instrument de recettes et de dépenses, mais un levier de notre développement impliquant qu'un franc dépensé doit avoir un effet de levier.

Comment, enfin, structurer toutes les parties prenantes qui sont autour du pilotage des ressources de manière à sanctuariser les acquis ?

Vu la complexité de l’équation, cela exige un niveau élevé d’ingénierie quand même…

Oui, cela demande de l'ingénierie financière. 

Pourquoi ? Parce qu'il faut en effet se rendre compte d'une réalité, c'est que, avec les politiques non-conventionnelles des banques centrales, il y a énormément d'argent injecté dans les économies développées et leurs systèmes financiers qui cherchent du rendement,  avec les pays en développement pour cibles. 

Ainsi, il faut faire en sorte que ce pilotage des ressources soit une réalité pour capter ces financements privés et nous éviter ce que nous avons connu avec la dette cachée.

Point important : le pilotage du dispositif. C’est là que se trouve l'enjeu majeur de la pérennisation. Parce que s'il y a une autre alternance, ça ne changera pas.

Il s'agit de faire en sorte que ce dispositif, sous le pilotage du Premier ministre, mette en place les piliers institutionnels de la Vision pour laquelle toutes les parties prenantes seront à leur place.

Ce sont là des éléments que nous devons formaliser. Une fois le cadre créé, il ne restera plus que des automatismes débouchant sur une efficience opérationnelle qui aura été la conséquence de l'approche processus. Ce travail du ministre d’Etat et de son Cabinet devrait se terminer d'ici deux mois.

Je pense pouvoir dire que cela est rare dans le monde de venir dans un État et modéliser ses processus. On est en train de le finir avec une approche inclusive, une co-construction et de l'écoute très positive de part et d'autre. Je reste convaincu que ce sera un héritage qui ne pourra plus être défait.

Et enfin, dernier point : le pilotage de la communication institutionnelle.

Dans ce pays, nous devons apprendre à gérer un nouveau paradigme en sortant de cette logique qui fait que ce qui est réalisé le matin est défait l'après-midi. Pour ce faire, il convient de modéliser la communication de l'État.

Nous avons déjà tenu un atelier d'échanges sous la coordination du Ministère en charge de la Communication et du Secrétariat d’Etat, porte-parolat du Gouvernement. Notre sujet a été : comment arriver à articuler communication présidentielle, communication gouvernementale, communication des ministres, communication des agences, communication des directions générales et communication institutionnelle de l'agenda Vision Sénégal 2050.

Comme vous le voyez, cela fait autant de sons qui sortent de façon non coordonnée et qui peuvent avoir des effets particulièrement dévastateurs par rapport au but recherché pour le pays.

Il faut être dans l'action et non dans la réaction. Et je pense que l'État a besoin, à travers le pilotage de sa communication, de rassurer. Il doit faire en sorte que l'information soit disponible là où elle doit l'être et ce, en temps et en heure. Elle doit être délivrée par les personnes les plus adaptées à les délivrer au moment dit et par rapport à des cibles. L’État  doit faire en sorte que ces cibles ne soient pas simplement des cibles locales ou nationales, mais une cible globale.

L’ambition que le Sénégal doit se fixer, c'est que notre soft power doit pouvoir être à la disposition du monde. Parce que le Sénégal peut être une voix dans ce monde.

L'explication est dans ce qu'il a déjà démontré et qui constitue des atouts : une jeunesse importante et active, ainsi que plusieurs alternances politiques.

Je le dis souvent à certains de mes interlocuteurs dans le monde économique et financier. Oui, vous parlez de dividende démographique. Le Sénégal demande un dividende démocratique.

Alors, comment faire du Sénégal un show case ? Comment le présenter comme un modèle pilote ? 

Après la deuxième guerre mondiale, le plan Marshall est venu reconstruire l'Europe. Il convient de parier sur ce petit pays par la taille qui s'appelle le Sénégal, pour montrer aux autres jeunes d'Afrique qu'on peut changer le pouvoir sans coup d'État.

On peut vivre dans un pays avec une paix, une nation qui se construit. Cela suppose que l'effort dont l'Europe a eu à bénéficier de la part des Etats-Unis, soit fait pour le Sénégal parce que le Sénégal est un cas d'école qui peut être présenté au monde.

Et travailler ce cas d'école peut nous aider à sortir de cette phase délicate avec les agences de notation ainsi que le Fonds monétaire international. 

Cela peut nous aider à structurer le financement de l'Agenda Sénégal 2050, à nous développer, nous industrialiser et à démontrer en Afrique qu'il est possible de le faire, surtout que nous avons un engagement africain qui est le socle de cette nouvelle administration. 

Notre démarche est enracinée en Afrique, elle est également enracinée dans nos valeurs culturelles et sociales. (Eco-TransContinentsAfrica)

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