Au Centre international de conférences (CIC) d'Alger, le président Abdelmadjid Tebboune a réuni membres du gouvernement et organisations patronales pour exposer les grandes orientations de sa politique économique. Ce mercredi 14 octobre, le décor avait été bien choisi pour un message primordial qui a tenu en une formule : l'investissement est “la mère de toutes les batailles”.
Production locale, réduction des importations, essor de l'investissement privé : le chef de l'État algérien a déroulé un programme tourné vers la transformation de l'économie. Il a aussi rappelé une ligne de crête, celle de passer d'une économie dirigée à une économie de marché, sans renoncer au rôle social de l'État.
Un guichet unique au rang de ministère d'État
L’annonce phare a été l'entrée en fonction, au 1er janvier 2027, d'un guichet unique de l'investissement. Le décret présidentiel 26-326 du 12 octobre en a été publié au Journal officiel dès le lendemain.
Le dispositif se veut l'interlocuteur “unique, intégré et exclusif” des investisseurs, de l'enregistrement du projet jusqu'à son exploitation. Il est placé sous l'autorité directe du Premier ministre. Son PDG, nommé par le président, aura rang de ministre d'État.
Pour ce qui est de son périmètre, il sera large. Réparti sur neuf pôles, il va couvrir la création d'entreprise, le foncier économique, la fiscalité et les douanes, l'accompagnement financier, l'urbanisme, le raccordement aux réseaux ou encore l'emploi. Le guichet gérera aussi le foncier industriel et l'aménagement des zones industrielles, nœud historique des blocages.
Quant à l'Agence algérienne de promotion de l'investissement (AAPI), née de la loi sur l'investissement de 2022, elle continuera d'opérer jusqu'à la mise en place effective de la nouvelle structure.
Au-delà de ces considérations, il convient de saisir que l’enjeu n'est pas institutionnel, il est opérationnel car une structure de plus ne va pas suffire à lever les lourdeurs administratives. Tout dépendra de sa capacité à décider vite et à imposer ses décisions aux administrations.
Des avancées spectaculaires dans la substitution
Sinon, le président Tebboune a mis en avant plusieurs indicateurs. Selon lui, les importations annuelles sont passées de 62 à 42 milliards de dollars. Il a cité la pharmacie, secteur où la production locale couvrirait 84 % des besoins en médicaments en 2026, contre 3 % en 2020. Il a aussi fixé l'objectif de mettre fin aux importations de gazole d'ici à 2027.
Selon le chef de l'État algérien, entre 85 et 87 % des entreprises économiques relèvent désormais du secteur privé. La croissance se situerait entre 3,8 et 4 %, avec une part croissante de l'industrie dans le PIB.
Cela dit, réduire la facture d'importation n'est toutefois qu'une moitié de l'équation. L'autre moitié est la compétitivité car une production locale protégée doit, à terme, savoir se vendre hors des frontières.
Renforcer l'export, talon d'Achille de la diversification
C'est en effet là que l'écart est le plus net. Abdelmadjid Tebboune a fixé aux opérateurs un objectif de 30 milliards de dollars d'exportations hors hydrocarbures à l'horizon 2030, tout en jugeant que 20 milliards seraient déjà une performance.
Il faut dire que le point de départ est particulièrement modeste. Selon l'Office national des statistiques, ces exportations sont tombées de 5,81 milliards de dollars en 2022 à 3,56 milliards en 2024. Sur cette base, les hydrocarbures pèsent encore environ 93 % des ventes à l'étranger.
Multiplier par cinq ou six les exportations hors hydrocarbures en six ans supposerait un saut de productivité, d'échelle et d'accès aux marchés sans précédent pour le pays.
L'État, premier investisseur, devra encourager la nouvelle dynamique
Dans les faits, la diversification avance d'abord par la commande publique et les grands projets d'État.
Le 1er février 2026, le président a inauguré la ligne ferroviaire de près de 1 000 km reliant la mine de fer de Gara Djebilet à Béchar. Financée par l'État, elle a été construite en vingt mois par le groupe chinois CRCC avec des entreprises algériennes. Le gisement est estimé à 3,5 milliards de tonnes, pour une production visée à terme de 50 millions de tonnes par an.
Dans l'Est, le projet de phosphate intégré, adossé à une société algéro-chinoise, doit transformer le minerai de Bled El Hadba, à Tébessa, en engrais destinés à l'export. En juillet, une réunion interministérielle pressait encore d'accélérer l'eau et le rail nécessaires à son entrée en service.
Le budget confirme ce rôle de l’Etat. Le projet de loi de finances 2027 prévoit 17 882,6 milliards de dinars de dépenses pour 9 251,1 milliards de recettes. Un écart qui représente, selon les calculs de Maghreb Émergent, plus de 16 % du PIB. Le texte table sur une croissance de 4,2 %, avec un baril de référence à 60 dollars, et une progression moyenne de l'industrie de 5,9 % par an.
Le seul souci, c’est que ce modèle a ses limites. L’État qui finance seul ses mégaprojets reste suspendu aux cours des hydrocarbures, précisément la dépendance qu'il cherche à réduire.
Séduire les capitaux étrangers, un enjeu de taille
Dans un tel contexte, les investissements directs étrangers comptent énormément et ce d’autant qu’ils doivent être pensés non comme substitut mais comme complément de l'effort public. Cela se justifie d’autant plus qu’ils apportent ce que l'État ne peut fournir seul : la technologie, le savoir-faire managérial et l’accès aux marchés extérieurs.
Il faut dire qu’à ce jour, les chiffres les concernant sont particulièrement bas. Selon la CNUCED, l'Algérie a reçu 1,43 milliard de dollars d'IDE en 2024, en hausse de 18 % sur un an. Un niveau qui la place au seizième rang africain, loin de l'Égypte et de ses 46,5 milliards.
L'Agence algérienne de promotion des investissements (AAPI) revendique plus de 12 000 projets enregistrés depuis 2022, pour 43 milliards de dollars déclarés. Mais selon Maghreb Émergent, seuls 20 à 30 % auraient été concrétisés.
Autre point important : l'assouplissement de la règle du 51/49, levée en 2020 hors secteurs stratégiques, n'a pas suffi à inverser la tendance. Les investisseurs pointent la stabilité des règles, l'accès au foncier et aux devises, enfin la lenteur des autorisations.
Il y a cependant un secteur qui illustre ce que pourrait être un partenariat réussi. C’est celui de l’automobile. L'usine Fiat de Tafraoui, près d'Oran, ouverte fin 2023 par Stellantis, a assemblé environ 80 000 véhicules à fin mars 2026. Elle vise 90 000 unités cette année et un taux d'intégration locale supérieur à 30 % d'ici à la fin de l'année.
Le chemin demeure encore long dans cette filière car il reste à passer de l'assemblage à une véritable filière, avec des équipementiers locaux et, à terme, des exportations.
2027, une année test
À l’instar de celle de l’automobile, la réussite des filières du fer et de l’engrais phosphaté, dépendra de la manière dont va être faite la mise en œuvre effective de cette dynamique nouvelle, de sa rentabilité et de sa capacité à générer des devises.
Du coup, l'année 2027 va vraiment compter car elle réunira plusieurs épreuves de vérité : le démarrage du guichet unique, la fin annoncée des importations de gazole et la montée en charge des projets miniers. Elle permettra de mesurer l'écart entre les ambitions affichées et les résultats.
L'Algérie dans le même tempo que des pays du Maghreb et du Machrek
Au-delà de l'Algérie, l'enjeu de l’investissement et de l’industrialisation est continental. Du Maroc, qui a bâti son industrie automobile sur les Investissements directs étrangers, à l'Égypte, première destination africaine des capitaux étrangers, la compétition pour attirer les investisseurs se joue désormais sur la lisibilité des règles autant que sur les ressources.
Avec la Zone de libre-échange continentale africaine, l'Algérie dispose d'un marché naturel au sud. Certes la ligne de Gara Djebilet et les axes transsahariens vont aider à rapprocher celui-ci mais c’est sa capacité à transformer ses matières premières sur place, avec des partenaires étrangers, qui dira si le pays sort enfin de la rente, ou s'il la prolonge sous une autre forme. (Eco-TransContinentsAfrica)
