Coton africain : la congestion portuaire assèche la trésorerie de la filière

ANALYSE. Vendu mais pas expédié, le coton ouest-africain s’entasse au port d’Abidjan. Producteurs, égreneurs et négociants en paient le prix, au moment où les cours remontent et où l’Inde rétablit ses droits de douane

Coton africain : la congestion portuaire assèche la trésorerie de la filière

La campagne cotonnière 2026-2027 s’ouvre en Afrique de l’Ouest sur un paradoxe. La récolte précédente a trouvé preneur, au terme d’une commercialisation lente à démarrer. Mais une partie de ce coton n’a toujours pas quitté le continent. En cause : la congestion du port d’Abidjan, l’une des principales portes de sortie de la fibre produite en Côte d’Ivoire et dans les pays sahéliens enclavés.

Le phénomène remonte à la fin mai. La reprise des expéditions, portée par une vague de commandes du Bangladesh, premier débouché du coton africain, a saturé les installations. Navires en attente au large pendant des semaines, escales annulées ou reportées, pénurie de conteneurs vides, camions incapables d’accéder au terminal : la direction commerciale d’Ivoire Coton et de Faso Coton décrit à RFI une situation sans précédent depuis quinze ans. Résultat : des délais d’acheminement qui ont pu atteindre trois mois, contre trois semaines en temps normal.

Un constat : une chaîne de paiement grippée

Dans le coton, la règle est simple. Tant que la fibre n’est pas embarquée, l’égreneur n’est pas payé. Chaque tonne immobilisée à quai est donc une créance qui ne rentre pas.

Pour les sociétés cotonnières, le choc tombe mal. Leurs comptes sont déjà sous tension. Lors des journées de l’Association cotonnière africaine (ACA), tenues à Lomé en mai, son président Kassoum Koné pointait des difficultés de trésorerie et d’accès au crédit, sur fond de cours bas et de concurrence des productions subventionnées.

Le même responsable rappelle aujourd’hui que tout goulot d’étranglement à l’aval paralyse l’amont. Les cotonculteurs, payés une fois l’exportation réalisée, voient l’argent tarder sans comprendre pourquoi.

L’enjeu est social autant que financier. Le coton ferait vivre environ 3,5 millions de producteurs africains. Un retard de paiement se répercute sur le remboursement des intrants, puis sur la préparation de la campagne suivante.

Une conséquence : des surcoûts pour les négociants

Les maisons de négoce, elles aussi, comptent les jours. Pour Thierry Devilder, président de Devcot et de l’Association française cotonnière, un conteneur bloqué au port génère des frais de stationnement qui alourdissent le prix de revient. Il expose surtout à des pénalités et à la colère de clients filateurs qui ont planifié leur production.

Le calendrier aggrave la pression. L’Inde, acheteur majeur de coton africain, avait suspendu ses droits de douane à l’importation. Elle les rétablit à compter du 1er novembre. Chaque cargaison qui arrivera après cette date sera taxée, et donc moins compétitive.

Un revers : une fenêtre de marché qui se referme

Le contretemps est d’autant plus coûteux que le marché s’était retourné. Selon Afreximbank, les contrats à terme ICE Cotton n°2 ont regagné environ 35 % depuis leur plus bas de février 2026, autour de 80,5 cents la livre, après un cycle baissier entamé en 2023.

L’offre mondiale se resserre. La production de coton graine des principaux pays de la zone CFA a reculé de 14,2 % en 2025-2026, à environ 1,98 million de tonnes. Le Brésil et l’Australie ont eux aussi réduit leurs volumes.

Ce contexte devait profiter aux origines africaines. La congestion leur fait perdre une partie de cet avantage.

Un risque de plus : celui de l'image

Le danger le plus durable est réputationnel. Face à un coton brésilien disponible immédiatement sur les mêmes marchés asiatiques, une fibre qui met trois mois à arriver perd de sa valeur. Ivoire Coton redoute que l’Afrique de l’Ouest soit perçue comme une « origine à problèmes » et se voie proposer des prix décotés dès la prochaine campagne.

Le paradoxe est cruel. La qualité de la fibre africaine, cueillie à la main, est reconnue. Mais la régularité des livraisons compte autant que la qualité pour un filateur de Dacca ou de Hô Chi Minh-Ville.

Une révélation : la logistique, angle mort des corridors

L’épisode rappelle la dépendance des pays enclavés aux ports côtiers. En 2022, sous les sanctions de la Cédéao, la Compagnie malienne pour le développement des textiles (CMDT) avait dû dérouter une partie de sa fibre vers Nouakchott, faute d’accès à Dakar, Abidjan ou Lomé.

Diversifier les corridors, fluidifier les terminaux, réserver des créneaux aux produits agricoles d’exportation : les pistes sont connues. Au Nigeria, les cotonniers réclament depuis longtemps un port dédié aux produits agricoles pour échapper aux embouteillages d’Apapa.

Au nord du continent, l’Égypte montre qu’une filière peut tenir malgré des routes maritimes sous tension et des primes d’assurance en hausse : ses exportations de coton ont atteint 64 060 tonnes sur la campagne 2025-2026, contre 39 216 tonnes un an plus tôt.

Une solution : transformer pour moins dépendre du quai

Au-delà de l’urgence, la crise d’Abidjan relance un débat de fond. L’Afrique exporte l’essentiel de son coton à l’état brut, entre 70 % et 81 % selon les sources. Chaque tonne qui part en balles reste exposée aux aléas portuaires et aux décisions tarifaires des pays acheteurs.

Le Bénin a montré une autre voie. Selon Afreximbank, la transformation sur place de 40 000 tonnes, autrefois exportées brutes pour environ 40 millions de dollars, génère désormais quelque 800 millions de dollars de recettes. La banque discute d’approches similaires avec le Kenya, le Rwanda et le Nigeria.

Un fil ou un tissu voyage aussi par conteneur. Mais il porte une valeur qui absorbe mieux les surcoûts logistiques, et peut emprunter les circuits du commerce intra-africain ouverts par la Zlecaf.

L’embouteillage d’Abidjan n’est donc pas un simple incident de quai. Il met à nu la vulnérabilité d’un modèle qui fait voyager la valeur ailleurs. Tant que l’or blanc quittera le continent en balles, sa prospérité restera suspendue au rythme des grues et aux décisions de New Delhi, de Dacca ou de Pékin. (Eco-TransContinentsAfrica)

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