Dans l’ouvrage en cours de publication sur la Nouvelle Économie Politique des Chaînes de Valeur, il importe de clarifier la notion de chaînes de valeur au crible du Seuil de Thiam (Seuil de Pertinence Stratégique). Les développements qui suivent en donnent un avant-goût.
La chaîne de valeur, pas un long fleuve tranquille
De l’investissement à la réussite ou à l’échec en passant par l’organisation, le chemin des chaînes de valeur est loin d’être un long fleuve tranquille comme le pensent certains communicants.
L’une des plus grandes difficultés auxquelles sont confrontées les politiques de transformation économique en Afrique ne réside peut-être ni dans le manque de ressources, ni dans l’insuffisance des compétences, ni dans l’absence de volonté politique. Elle réside parfois dans une confusion beaucoup plus discrète : celle des concepts qui structurent l’action publique.

Parmi ces confusions, celle qui entoure la notion de chaîne de valeur est probablement l’une des plus coûteuses. Elle est régulièrement assimilée à une filière, une branche d’activité, un secteur économique ou une simple ligne de produits. Cette assimilation, apparemment anodine, produit pourtant des conséquences considérables sur la conception des politiques économiques, la mobilisation des investissements et l’allocation des ressources publiques. C’est là que commence à intervenir le Seuil de Thiam.
L’exigence de cohérence des politiques publiques
Le Seuil de Thiam rappelle qu’une politique publique n’est pertinente que lorsque les compétences mobilisées, les instruments retenus, les investissements réalisés et les objectifs poursuivis sont suffisamment cohérents pour produire les résultats attendus. Lorsque cette cohérence disparaît, les ressources continuent d’être mobilisées, mais leur capacité de transformation s’effondre. C’est précisément ce qui se produit lorsque les chaînes de valeur sont réduites à une simple catégorie descriptive.
Une branche d’activité classe des entreprises exerçant une activité similaire. Un secteur regroupe de grandes catégories statistiques de l’économie. Une filière décrit le cheminement technique d’un produit depuis la production jusqu’au consommateur. Une ligne de produits répond à une logique commerciale.
Ce qu’induit la chaîne de valeur
La chaîne de valeur répond à une question d’une tout autre nature : comment organiser les interactions entre producteurs, transformateurs, logisticiens, investisseurs, institutions financières, centres de recherche, infrastructures, marchés et politiques publiques afin de maximiser durablement la création de valeur ? Autrement dit, les premières notions décrivent l’économie ; la chaîne de valeur organise sa transformation. Cette distinction est fondamentale.
Lorsqu’un pays raisonne en termes de secteurs ou de filières, il tend naturellement à répartir les ressources entre catégories administratives. Les politiques agricoles concernent le ministère de l’Agriculture, les politiques industrielles le ministère de l’Industrie, les infrastructures le ministère des Transports, le financement le ministère des Finances ou les banques de développement. Chaque institution accomplit correctement sa mission. Mais personne ne construit réellement les interfaces qui permettent à l’ensemble de fonctionner comme un système productif intégré.
Le résultat est bien connu : des producteurs sans transformateurs, des usines sans matières premières sécurisées, des routes sans flux économiques suffisants, des financements sans projets bancables, des zones industrielles peu occupées, des infrastructures sous-utilisées et des programmes publics dont les performances restent très inférieures aux attentes.
La phase conceptuelle est essentielle
Le problème n’est pas uniquement celui de l’exécution. Il est celui de la conception. Une politique fondée sur les secteurs répartit les moyens. Une politique fondée sur les chaînes de valeur organise les relations qui rendent ces moyens mutuellement productifs. Cette différence explique pourquoi deux pays disposant de ressources comparables peuvent obtenir des résultats radicalement différents. L’un finance des composantes. L’autre construit un système. Le Seuil de Thiam permet alors de reformuler la question essentielle : les ressources sont-elles investies dans des éléments isolés ou dans les mécanismes qui les rendent complémentaires ? Cette interrogation dépasse largement les politiques industrielles. Elle concerne également les infrastructures financières.
Il est nécessaire de faire émerger des infrastructures financières
Trop souvent, les réformes se concentrent sur l’architecture financière - institutions, réglementations, gouvernance et dispositifs prudentiels - en supposant que les investissements suivront automatiquement. Or les investissements productifs ne naissent pas de l’architecture elle-même. Ils émergent lorsque des infrastructures financières adaptées permettent de transformer des opportunités économiques concrètes en projets finançables, rentables et suffisamment dérisqués.
Également de faire une allocation pertinente des ressources
Là encore, la confusion des concepts conduit à des erreurs d’allocation. On améliore les institutions sans construire les instruments. On renforce les règles sans créer les mécanismes. On modernise les procédures sans organiser les chaînes de valeur qui généreront les flux économiques capables d’alimenter durablement le système financier. Les conséquences sont considérables.

Les ressources publiques se dispersent entre de multiples programmes peu connectés. Les partenaires techniques et financiers financent des projets sectoriels dont les effets d’entraînement demeurent limités.
Les administrations multiplient les stratégies sans parvenir à produire la transformation structurelle attendue. Les indicateurs budgétaires peuvent s’améliorer. Les indicateurs macroéconomiques peuvent demeurer stables. Pourtant, la structure productive évolue peu.
Le Seuil de Thiam apporte ici une lecture complémentaire : ce ne sont pas uniquement les volumes de ressources qui déterminent la performance d’un système économique, mais surtout la pertinence stratégique de leur combinaison.
Quel point de bascule pour le Seuil de Thiam ?
Une économie franchit ce seuil lorsque ses investissements renforcent simultanément les complémentarités entre acteurs, les chaînes de valeur, les infrastructures financières, les territoires productifs et les centres de croissance. En-dessous de ce seuil, chaque intervention peut être techniquement correcte sans que l’ensemble produise les effets de transformation recherchés. Cette réflexion invite à dépasser une approche essentiellement descriptive de l’économie pour entrer dans une logique d’ingénierie économique.
Le véritable enjeu n’est plus seulement d’identifier des secteurs prioritaires, mais de concevoir les architectures productives capables de connecter durablement les acteurs, les territoires, les financements et les politiques publiques. Autrement dit, il ne suffit plus de classer l’économie. Il faut apprendre à l’organiser. C’est probablement là que réside l’une des évolutions majeures de l’économie politique du XXIᵉ siècle : passer d’une science de la classification des activités à une science de la conception des systèmes productifs.
À cette condition seulement, les politiques publiques pourront améliorer simultanément l’efficience des allocations de ressources, la qualité des investissements, la transformation structurelle des économies et, au final, la légitimité même des institutions chargées de conduire le développement. (Eco-TransContinentsAfrica)
* Entrepreneur, économiste international, expert en développement industriel et spécialiste en intégration économique par le développement des chaînes de valeurs régionales, Papa Demba Thiam a été fonctionnaire international de l’OCDE et de la Banque mondiale.
