Une étude de la Ferdi, commandée par l'Uemoa, documente un phénomène que le terrain laissait deviner : la connectivité mobile change la donne pour des millions d'agriculteurs de la sous-région. Marchés du travail, mécanisation, revenus des femmes : le numérique s'invite partout.
Une jeunesse rurale sous pression
Le rapport, publié en juin par la Fondation pour les études et recherches sur le développement international, s'intitule "Nouvelles dynamiques autour de l'économie numérique". Ses auteurs, Joël Cariolle (Ferdi) et David A. Carroll II (Université de Tufts), partent d'un constat connu : l'Uemoa — Bénin, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo — reste une région jeune et rurale.
L'agriculture y pèse 25,7 % du PIB en 2022. Elle emploie 52,2 % de la population active, et 63,3 % de la main-d'œuvre rurale. Le travail y demeure familial sur 95 % des surfaces, sauf en Côte d'Ivoire, au Togo, au Mali et en Guinée-Bissau.
Côté rémunération, les écarts persistent. Les hommes touchent entre 4 000 et 6 000 francs CFA par jour de travail agricole, "soit deux à trois fois plus que les femmes", note la Ferdi.
Des salaires qui se rapprochent
Premier effet mesuré : la connectivité resserre les écarts de salaires entre zones. Autour d'une antenne 2G+, dans un rayon de 2 km, les écarts journaliers baissent de 16,7 % pour la préparation des sols, 14,1 % pour le sarclage, 13 % pour la récolte — chez les hommes. Chez les femmes, les baisses atteignent 11,2 %, 10,7 % et 9,3 %.
Pour les chercheurs, cette convergence traduit une meilleure circulation de l'information et des coûts de transaction plus faibles. Avant les réseaux mobiles, radio, journaux ou déplacement physique étaient les seuls recours des producteurs.
Le téléphone, une aubaine pour les femmes
L'effet le plus spectaculaire concerne les revenus féminins. La connectivité fait bondir les salaires journaliers des femmes : +236 % pour la préparation des sols, +263 % pour le sarclage, +168 % pour la récolte. Rien de comparable côté masculin.
Le travail agricole féminin se monétise davantage dans les zones connectées. Les salaires des femmes s'établissent désormais autour de 3 000 FCFA, quand ceux des hommes reculent vers 4 000-5 000 FCFA pour les mêmes tâches.
Moins de bras familiaux, plus de main-d'œuvre externe
La téléphonie mobile recompose aussi l'organisation du travail. Un téléphone supplémentaire dans le ménage réduit le recours à la main-d'œuvre familiale de 8,4 points pour le sarclage, et de 10,7 points pour la récolte — au profit d'une main-d'œuvre salariée, mieux coordonnée grâce à l'information disponible.
La mécanisation avance
Sur les exploitations connectées, les dépenses d'équipement agricole progressent d'environ 45 %. La part des surfaces non labourées recule de 15,5 points, tandis que le labour manuel (+6,4 points), attelé (+7,5 points) et motorisé (+1,5 point) progresse.
Les intrants évoluent en parallèle : recul des ordures ménagères (–3,8 %) et des déchets animaliers (–8 %), hausse des produits phytosanitaires (+13,6 %) et de l'urée (+10,8 %).
Spécialiser l'exploitation, diversifier la parcelle
La connectivité pousse les ménages à réduire le nombre de cultures principales (–5 %), signe d'une concentration sur des productions commercialisables. Sur chaque parcelle, en revanche, l'association culturale progresse — une stratégie d'optimisation risque-revenu, entre logique de marché et résilience.
Le numérique dope aussi l'entrepreneuriat non agricole : +0,11 entreprise en moyenne, +0,22 en zone rurale agricole. Les marges sur la vente de produits non transformés grimpent de 57 %, et jusqu'à 168 % pour les ménages agricoles.
Produire moins, vendre mieux
Effet d'ensemble : les ménages connectés vendent davantage, à de meilleures conditions, et réduisent l'écart entre récolte et vente — donc le risque de surproduction non écoulée. Le modèle qui se dessine est celui d'une agriculture mieux calibrée sur les débouchés.
Lever les derniers freins
Le rapport identifie deux obstacles. D'abord, le coût des équipements et des abonnements, qui pénalise particulièrement les zones rurales — d'où un appel à alléger la fiscalité sur les opérateurs. Ensuite, l'analphabétisme et la faible littératie numérique, qui limitent l'exploitation des SMS et des applications mobiles.
Les auteurs plaident enfin pour une approche transversale, articulant politiques numériques et agricoles, et pour un renforcement du suivi-évaluation des initiatives de numérisation.
Au-delà des chiffres, cette étude confirme une tendance de fond : dans l'Uemoa comme ailleurs sur le continent, le téléphone mobile s'impose comme infrastructure économique à part entière — au même titre que la route ou l'électricité. La Teranga numérique, en somme, profite d'abord à ceux qui en avaient le moins. (Eco-TransContinentsAfrica)
