Gamou : Tivaouane, capitale religieuse et économique

POINT. S’il cristallise un temps fort religieux sur une nuit, le Gamou qui commémore la naissance du Prophète Mohamed (PSL) déclenche un cycle économique d’au moins un mois.

Gamou : Tivaouane, capitale religieuse et économique

En cette année 2026, la 124e édition du Maouloud a été célébrée à Tivaouane dans la nuit du lundi 24 au mardi 25 août. Au-delà de la ferveur religieuse qu’elle fait parcourir à travers la cité de Maodo Malick qui en a été le grand instigateur, cette commémoration, appelée Gamou au Sénégal, a redonné à Tivaouane ses allures de vaste chantier logistique et commercial qui mobilise également l'appareil de l'État tout entier.

Un marché sous surveillance

En effet, dix jours avant l'événement, le commissaire aux enquêtes économiques de la région, Khadim Ndiaye, a dressé le bilan d'une opération inédite par son ampleur. Pour preuve, une brigade régionale de 23 agents et 100 volontaires de la consommation ont été mobilisés pour contrôler les circuits de distribution. Résultat, à quelques encablures du Maouloud, 235 commerçants ont été contrôlés, 137 procès-verbaux dressés, 5,2 tonnes de produits impropres à la consommation retirées du marché.

Et les chiffres donnent la mesure de l'enjeu. Rien que sur les stocks d'oignons, la région a cumulé 473 tonnes destinées à absorber le pic de consommation. Tivaouane, selon les propres termes du commissaire, “occupe une place extrêmement importante” dans cette chaîne d'approvisionnement régionale. Il en est de même pour un autre produit : la pomme de terre locale.

Le ministre de l'Industrie et du Commerce, Serigne Guèye Diop, s'est lui-même déplacé sur le terrain le 18 août pour inspecter les marchés et rappeler aux commerçants l'obligation de respecter les prix homologués. 

La crainte, chaque année identique, c’est la spéculation sur les produits de première nécessité dans un contexte où l'État affiche par ailleurs une politique de souveraineté alimentaire et de fermeture des frontières au riz importé. Une forte attention est portée sur l'hébergement des pèlerins à l’endroit desquels un soin particulier est porté pour éviter la pénurie de tentes. 

La logistique, l’autre moteur économique

Au-delà du marché de l’alimentaire, c'est toute une économie de l'accueil qui s'est activée. La mairie de Tivaouane a créé des voies de contournement pour désengorger la ville sainte, tandis que l'Office national de l'assainissement du Sénégal (ONAS) a mobilisé 80 camions pendant huit jours pour les opérations de nettoiement. 

Le gouverneur de la région de Thiès a par ailleurs plaidé pour une hausse du budget destiné à l'acquisition de médicaments, dans la perspective de l'ouverture du nouvel hôpital de Tivaouane.

Le carburant lui-même a été mis à contribution : le supercarburant a été vendu localement à 990 francs CFA le litre, en hausse de 70 francs, et le gasoil à 755 francs, soit 75 francs de plus, une majoration qui accompagne, sans surprise, l'afflux des transporteurs venus de tout le pays. Ces derniers se sont engagés, en contrepartie, à maintenir des tarifs accessibles aux pèlerins et à respecter les règles de sécurité routière.

Le tourisme religieux, le nouvel atout stratégique

Au-delà, un élément structurant est en train de prendre place dans l’environnement de la ville. Le tournant a été l’organisation récente d’un forum par la Cellule Zawiya Tijaniyya (CEZAT) et l'Agence sénégalaise de promotion touristique. Il faut dire que l'État sénégalais place désormais le tourisme religieux parmi ses priorités, avec un budget dédié dès 2026, dans le cadre de l'Agenda Sénégal 2050.

C’est ainsi que le pôle Diourbel-Louga, dont fait partie Tivaouane, est identifié comme appelé à devenir un centre urbain et religieux majeur. 

La comparaison est explicitement établie avec Touba, devenue en quelques décennies la deuxième ville du pays avec plus d'un million d'habitants, portée par la dynamique du Magal. 

À l'échelle internationale, les références convoquées sont Jérusalem, avec 4 millions de touristes annuels, et Lourdes, avec 3 millions de pèlerins, deux illustrations de ce que peut représenter, sur la durée, un tourisme spirituel structuré.

Autrement, un dispositif d'accompagnement économique des femmes est en préparation à Tivaouane, avec l'appui des services municipaux et de la diaspora. Cela se construit aux côtés de partenariats internationaux naissants autour de la coopération italienne avec la région de Reggio Emilia pour du matériel médical et des ambulances, des projets d'équipement solaire et de forages.

Une économie encore informelle en voie de structuration

Ce qui s’est joué autour du Gamou, c’est le dosage des initiatives entre informel et formel, entre la persistance d'une économie de l'affluence largement informelle avec le commerce ambulant, l’occupation des axes routiers, les pics de demande non planifiés et un État qui tente, année après année, de canaliser les flux et l’énergie qui en sortent sans les étouffer. 

De fait, la régulation renforcée du commerce ambulant sur les axes routiers, décidée cette année par la municipalité illustre clairement cette tension entre la fluidité de la circulation et le maintien des sources de revenus pour des milliers de petits commerçants saisonniers.

On peut raisonnablement penser qu’à terme, la bascule vers un tourisme religieux planifié, à l'image de ce qui s'est joué à Touba, pourrait faire de Tivaouane un cas d'école pour d'autres foyers confrériques ouest-africains, entre préservation du caractère spirituel de l'événement et capture des retombées économiques qu'il génère déjà, chaque année, à l'état brut. (Eco-TransContinentsAfrica)

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