Le changement climatique et son corollaire de la nécessité de mettre en place une véritable stratégie de transition énergétique entraînent des dommages collatéraux qu'il convient d'identifier. Celui de son impact sur l'emploi mérite d'être analysé au regard des défis autant environnementaux que structurels à relever. La raison ? Des études ont révélé qu'au fur et à mesure que les politiques de transition énergétique se mettent en place, une épée de Damoclès se positionne progressivement sur l'emploi dans le secteur des énergies fossiles. Il est en effet établi qu'environ un million d’emplois risquent d'y être perdus. Problème : non seulement les énergies propres, pour le moment, n'en créent pas autant mais on assiste en plus à une baisse sensible des investissements dans les énergies fossiles en Afrique.
Le constat de la baisse des investissements dans le fossile
La Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED) a en effet indiqué, qu’entre 2019 et 2022, les investissements étrangers dans la production d’électricité à partir des combustibles fossiles dans les pays en développement ont chuté de plus de 250 milliards de dollars à près de 70 milliards de dollars.
Plus récemment, la Banque européenne d’investissement (BEI) a noté dans un rapport de 2024 que, pour l'année 2023, les fossiles n’ont représenté que 4% des investissements non cotés en Afrique contre 37% pour les énergies renouvelables. L'enseignement qui en a été tiré, c'est ma création, dès juin 2024, de la Banque africaine de l’énergie. Objectif : disposer d’un capital de départ de 500 millions de dollars et ainsi limiter les dommages entraînés par le retrait de plusieurs bailleurs de fonds internationaux.
Même si le contexte actuel est à nuancer au regard du fait qu'on enregistre une hausse des investissements dans les sources d'énergies fossiles à l’échelle mondiale avec des financements bancaires qui ont atteint un record de 869 milliards de dollars en 2024, le cas de l’Afrique reste toujours marquées par la faiblesse des investissements dans ce secteur, de quoi renforcer les craintes sur l'emploi.
Pourquoi la menace sur l'emploi est réelle
Dans une analyse publiée en février 2024, l'agence Ecofin a rappelé que, jusqu’en 2019, le secteur des énergies fossiles demeurait pourtant un important pourvoyeur d’emplois sur le continent. C'est ainsi que l’Afrique a représenté 15 % des 8 millions de personnes qui travaillaient dans le domaine de l’approvisionnement en pétrole dans le monde.
Selon les analystes, la baisse des investissements dans les fossiles s’est accentuée du fait de la pression des lobbys climatiques en faveur des énergies propres. La croissance des investissements dans les énergies renouvelables ces dernières années en est l’illustration.
Ainsi, entre 2020 et 2025, ceux-ci consacrés à l'Afrique ont atteint 34 milliards de dollars, si l'on en croit l’African Energy Chamber. Et bien avant, en 2022, la capacité installée des énergies renouvelables sur le continent a enregistré une croissance de 18 %, atteignant 63.034 MW.
Certains experts sont unanimes pour confirmer que la transition énergétique peut coûter très cher à l'Afrique. Le rapport "Green Africa, a growth and resilience agenda for the continent" publié en 2021 par McKinsey avait d'ailleurs prévenu que la transition énergétique pourrait faire perdre jusqu’à un million d’emplois au continent.
Quelles pourraient en être d'autres répercussions ?
Au regard de leur forte dépendance d'avec les énergies fossiles qui constituent leur principale source de revenus, certains pays courent le risque de pâtir très fortement de cette évolution. C'est le cas des pays producteurs de pétrole et de charbon.
Pour ces pays, "une baisse anticipée de la demande et des prix des combustibles fossiles à moyen ou long terme pourrait entraîner une stagnation économique ou un choc", indique Olivier de Souza, journaliste et analyste de la géopolitique de l’énergie à l’Agence Ecofin. Il met en exergue le cas de l’Afrique du Sud qui est le principal producteur de charbon en Afrique mais aussi le pays où l’industrie de la houille emploie directement plus de 100 000 personnes. À noter que l'énergie tirée du charbon représente 80 % de l’électricité produite.
"Dans ce cas, la question de la transition énergétique inquiète plus qu’elle n’augure de lendemains meilleurs, d’autant plus que le pays est appelé à se passer progressivement de cette source pour s’alimenter en énergie", poursuit l'analyste.
il en est de même pour le Nigeria, géant africain du pétrole qui a vu ses investissements dans les projets dans ce secteur largement érodés au cours des dix dernières années. En cause, les critiques des groupes environnementaux sur les polluants. Là, ce sont pas moins de 100 000 emplois qui ont été touchés.
Quid des alternatives en faveur de l'emploi ?
La transition énergétique offre-t-elle pour autant suffisamment d’alternatives en termes de création d’emploi ?
Pour les observateurs, la réponse est négative. Contrairement au reste du monde où la croissance des investissements dans les énergies renouvelables a donné lieu à une augmentation soutenue du nombre d’emplois créés, l’Afrique ne comptait que 320 000 emplois dans les énergies renouvelables en 2022, soit seulement 2,3 % des emplois mondiaux dans le secteur des énergies propres. Loin derrière la Chine, l’Inde, le Brésil et les États-Unis qui détiennent plus de 58 % des emplois dans le secteur des énergies renouvelables.
Selon les experts de l’OIT et de l’IRENA cités par l'Agence Ecofin, le fait que la fabrication d’équipements d’énergies renouvelables tels que les panneaux solaires, les éoliennes ou les turbines hydrauliques est peu développée en Afrique en est une explication. .
Pour les analystes, les énergies renouvelables et les efforts de transfert de technologies susceptibles de favoriser la création d’emplois durables, ne suivent pas les développements appropriés. Conséquence : les pays africains perdront de 69 % (Nigeria) à 87 % (Soudan) de leurs revenus au cours des deux prochaines décennies dans un scénario à faible émission de carbone par rapport à la période de cinq ans allant de 2015 à 2019.
Pourtant des vases communicants existent bien entre les deux secteurs
Pourtant, une bonne exécution des recommandations entrant dans le cadre de la transition énergétique pourrait permettre de créer plus de 800.000 emplois directs et indirects en Afrique, d’ici 2030 indique Mc Kinsey. L'explication : les investissements dans les technologies de transition énergétique offrent près de trois fois plus d’opportunités d’emplois que ceux dans le pétrole, le gaz et le charbon. Sur ce, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime d'ailleurs que près de la moitié des travailleurs du secteur des énergies fossiles ont les compétences nécessaires pour obtenir des emplois dans les énergies renouvelables.
"Environ 1,2 million de travailleurs pourraient passer sans difficulté du chauffage aux énergies fossiles à l’utilisation de pompes à chaleur, tandis que 4 millions pourraient passer de la fabrication de moteurs à combustion interne vers la production de véhicules électriques, d’ici 2030, selon le scénario Zéro Émission Net d’ici 2050", indique le rapport World Energy Employment de l’AIE. Le document précise que certains travailleurs comme ceux du pétrole et du gaz pourraient avoir besoin d’une formation légèrement plus approfondie pour se reconvertir dans les énergies propres. Cela, pour être utiles non seulement dans la chaîne de valeurs de l’éolien offshore, de l’hydrogène et du stockage, mais aussi dans l’exploitation du dioxyde de carbone.
Des initiatives nationales et régionales pour réussir la transition
Face à cette pression sur le secteur des énergies fossiles, des initiatives nationales sont mises en œuvre par certains pays.
Ainsi de l'Afrique du Sud qui a prévu une feuille de route partie en 2023 et devant se arriver à son terme en 2027. La Nation arc-en-ciel y a prévu un investissement d’environ 151 millions de dollars dans des programmes de reconversion à travers le pays. 42 millions de dollars y sont ainsi dédiés à l’éducation, la formation, les stages et l’expérience professionnelle. Une autre partie est réservée à la prise en charge des travailleurs du charbon dans les dimensions reconversion, réaffectation, placement et soutien aux revenus temporaires.
Idem pour la Côte d'Ivoire qui envisage d’augmenter, par le biais de l’énergie solaire, sa capacité de production d’électricité d’ici à 2030. De quoi se garnir d’environ 8.000 à 13.000 emplois dans les secteurs de l’énergie solaire et de la biomasse, contre seulement 970 en 2024.
La ligne de crête pour sauver les emplois dans les énergies
Pour nombre d'analystes, pour stimuler la création d’emplois, la transition énergétique doit s’accompagner d’un investissement conséquent dans la formation. L'explication réside dans l’exigence des nouvelles compétences à avoir pour être dans le bon tempo de l’évolution des technologies.
C’est dans cette dynamique que s’inscrit une initiative majeure démarrée en 2022 et portée par un consortium d’acteurs dont Partenariat Afrique-Europe pour l’énergie, la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique et la Banque mondiale. Qu'en est-il ? Cette initiative commune prévoit rien moins que l’ouverture de centres d’excellence. Ceux-ci représenteront le pilier de la formation dans ce domaine en Afrique. Ils devraient aider à atteindre les objectifs de transition énergétique prévues par l’Agenda 2063 de l’Union Africaine tout en préservant ou en recréant suffisamment d'emplois pour que la transition énergétique n'en soit pas un cimetière. (Eco-TransContinentsAfrica)
