Pékin, 10 octobre 2026. En marge de la visite officielle en Chine du président du Conseil togolais, Faure Essozimna Gnassingbé, le groupe bancaire panafricain Ecobank signe un protocole d’accord avec CIPS, le système chinois de paiement interbancaire transfrontalier. L’objectif est explicite : permettre aux entreprises africaines de régler leurs transactions avec leurs partenaires chinois directement en renminbi, sans détour systématique par le billet vert. Basé à Lomé, Ecobank est présent dans 34 marchés du continent.
L’événement n’est pas isolé. Il intervient moins de quatre mois après une décision qui a fait date. Le 26 juin 2026, la Banque populaire de Chine a autorisé le sud-africain Standard Bank et l’Industrial and Commercial Bank of China (ICBC) à opérer conjointement la "Renminbi Clearing Bank of Africa" avec une capacité de compensation dans 19 pays africains. Cela a matérialisé la première chambre de compensation en yuan baptisée du nom d’un continent entier. Si le symbole est fort, la réalité qu’il recouvre l’est davantage encore.
Une dynamique de présence progressive est enclenchée
Standard Bank, première banque africaine par les actifs, a été la première du continent à participer directement à CIPS, fin 2025. En juillet 2026, elle indiquait avoir déjà traité plus de 1,2 milliard de dollars par ce canal. Le service, lancé en Afrique du Sud, s’est étendu à l’Angola, au Ghana, au Kenya, au Lesotho et à la Tanzanie. À Dar es Salaam, Stanbic Bank Tanzania a inauguré le 12 août un service de règlement direct en renminbi.
À Accra, le gouverneur de la Banque du Ghana, Johnson Asiama, a confirmé que Stanbic Bank Ghana opérait un dispositif de paiement cedi-yuan, tandis que Ghana Commercial Bank développerait un service comparable. En Angola, la banque BFA se prépare à rejoindre CIPS.
Au Maroc, la présence de Bank of China à Casablanca pose une question de compétitivité à la place financière qui ambitionne de servir de plateforme africaine : celle de sa capacité à offrir, à son tour, un règlement en yuan rapide et peu coûteux.
L'explication : le commerce qui prend de l'ampleur entre la Chine et l'Afrique
Le ressort de ce mouvement est d’abord commercial. Les échanges entre la Chine et l’Afrique ont atteint le record de 348 milliards de dollars en 2025, en hausse de 17,7 % sur un an.
Depuis le 1er mai 2026, Pékin a étendu l’exonération totale de droits de douane aux 53 pays africains avec lesquels il entretient des relations diplomatiques. De quoi gonfler encore la demande de services de règlement en renminbi.
Les chiffres chinois en témoignent : entre 2020 et 2024, les règlements transfrontaliers en renminbi entre la Chine et l’Afrique sont passés de 80,02 à 155,33 milliards de yuans, soit environ 23,14 milliards de dollars. Une croissance annuelle moyenne de 18,1 %.
Pour un importateur africain, l’intérêt est immédiat. Passer de la monnaie locale au dollar, puis du dollar au yuan, c’est payer deux conversions, deux commissions, et subir deux fois les aléas du change. Le règlement direct supprime un maillon.
Au-delà du commerce : la question de la dette
C’est sur le front de la dette que le yuan change de dimension. Le 7 octobre 2025, le Kenya a finalisé la conversion en yuans de trois prêts libellés en dollars accordés par China Exim Bank pour son chemin de fer à écartement standard (SGR), soit environ 3,5 milliards de dollars.
Le Trésor kényan évalue l’économie à quelque 215 millions de dollars par an. Certaines tranches sont désormais rémunérées à des taux descendant jusqu’à 3 %. La part du yuan dans la dette extérieure du pays a plus que doublé, à 11,7 %.
L’exemple fait des émules. L’Éthiopie négocie avec China Exim Bank et la Banque populaire de Chine la conversion d’une partie de ses 5,38 milliards de dollars de prêts chinois. Selon le centre de recherche américain AidData, Addis-Abeba pourrait économiser jusqu’à 778 millions de dollars en obtenant des conditions comparables à celles du Kenya.
Le Mozambique envisage de convertir 1,4 milliard de dollars de dette chinoise. La Zambie suit le dossier de près.
Le Fonds monétaire international a toutefois mis en garde Nairobi et Addis-Abeba : la conversion déplace le risque de change sans le supprimer. Une dette en yuans reste une dette en devises.
L’impôt, les réserves et les marchés
Le yuan s’invite aussi dans les finances publiques. Depuis octobre 2025, les opérateurs miniers chinois en Zambie, deuxième producteur africain de cuivre, peuvent acquitter redevances et impôts en renminbi. Une première sur le continent.
La Banque de Zambie publie désormais un taux officiel kwacha-renminbi. Elle y voit un moyen de diversifier ses réserves et de servir à moindre coût sa dette chinoise, l’essentiel du cuivre zambien partant vers la Chine.
Côté banques centrales, les accords de swap se multiplient. L’Égypte a renouvelé pour trois ans le sien avec la Banque populaire de Chine, porté de 18 à 30 milliards de yuans. Le Nigeria a reconduit en 2024 un swap de 15 milliards de yuans. L’Afrique du Sud et le Maroc disposent eux aussi de lignes de ce type.
Les marchés obligataires suivent. En 2023, l’Égypte a levé 3,5 milliards de yuans avec la première obligation « panda » souveraine durable d’Afrique, au taux de 3,5 % sur trois ans. Afreximbank a, à son tour, émis une obligation panda en 2025.
Des limites structurelles pour remplacer le dollar
Faut-il pour autant parler de dédollarisation de l’Afrique ? Les spécialistes chinois eux-mêmes invitent à la prudence. Tang Xiaoyang, directeur du département des relations internationales de l’université Tsinghua, rappelle une contrainte de fond.
Les États-Unis, structurellement déficitaires, inondent le monde de dollars en achetant ses biens. La Chine, durablement excédentaire, fait l’inverse : ses partenaires disposent de peu de yuans pour leurs transactions ultérieures. Pour l’universitaire, le renminbi restera surtout une monnaie de règlement bilatéral, et CIPS une forme d’assurance en cas de rupture des circuits dominants.
S’y ajoutent une convertibilité encadrée et des contrôles de capitaux stricts. Le renminbi ne pèse qu’environ 2,2 % des réserves de change mondiales. Au Kenya même, le dollar représente encore 54,8 % de la dette extérieure.
Tang Xiaoyang propose trois baromètres pour mesurer la progression réelle du yuan : sa part dans les paiements transfrontaliers, sa place dans les réserves des banques centrales africaines et l’extension géographique du réseau CIPS.
Une Afrique qui multiplie ses options
Le yuan ne remplace pas le dollar en Afrique. Il s’ajoute à la panoplie. Aux côtés des circuits de correspondance bancaire en dollars et du Système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS), adossé à Afreximbank et adopté par l’Union africaine pour accompagner la Zone de libre-échange continentale, il dessine un paysage monétaire plus fragmenté et plus concurrentiel.
Pour les États et les entreprises du continent, du Maghreb et du Machrek à l’Afrique subsaharienne, cette concurrence des tuyaux est un levier de négociation sur les coûts, les délais et l’accès à la liquidité. Encore faut-il qu’elle ne se résume pas à troquer une dépendance contre une autre.
Dans un monde où la monnaie redevient un instrument de puissance, la véritable question est moins celle du yuan que celle de la capacité africaine à bâtir ses propres instruments, et à faire jouer, à son profit, la rivalité des grandes devises. (Eco-TransContinentsAfrica)
