Notation : ce que révèle la prise de contrôle de la structure nigériane Agusto & Co. par S&P

VIRAGE. C’est la première opération de ce type pour la très connue agence de notation américaine. Quelles conséquences emporte-t-elle pour une notation prenant mieux en compte des données locales ?

Notation : ce que révèle la prise de contrôle de la structure nigériane Agusto & Co. par S&P

Voilà une actualité qui interpelle l’Afrique sur plusieurs sujets au cœur de la réflexion économique et financière qui lui est désormais régulièrement consacrée. Ainsi de la question de la souveraineté financière et de la dépendance par rapport aux standards extérieurs. 

Ce qui s’est passé avec Agusto & Co

Le 28 juillet dernier, S&P Global a annoncé l'acquisition d'une participation majoritaire dans Agusto & Co., agence de notation panafricaine de premier plan présente au Nigeria, au Kenya, au Rwanda et au Ghana. Bien que sa filiale S&P Global Commodity Insights dispose déjà d'un bureau à Abuja, c'est la première opération de ce type pour S&P sur le continent. 

Pour rappeler, Agusto & Co., fondée en 1992 par l'économiste nigérian Olabode Agusto, est l'une des principales agences de notation africaines. Dans ses cibles, les institutions financières, les entreprises et bien d’autres entités. 

Officiellement, Agusto continuera de fonctionner comme une agence de notation domestique indépendante. Elle va conserver la responsabilité d'émettre ses propres notations et d'appliquer ses méthodologies existantes.

Ce que signifie cette acquisition dans le contexte africain actuel

Au moment où les notes attribuées par les grandes agences américaines sont de plus en plus contestées en raison de la perception de sur-risque qu’elles semblent avoir de l’Afrique, plusieurs lectures peuvent être faites de cette opération. 

D’abord, on peut penser qu’il s’agit-là d’un aveu de carence, habillé en partenariat. Le communiqué de S&P dit lui-même que l'opération vise à soutenir la stratégie de croissance de son activité africaine, pour laquelle le groupe dépend actuellement principalement de son bureau sud-africain. Sur le terrain, force est de constater que l'Afrique de l'Ouest et centrale, autant francophone qu’anglophone, était en fait un angle mort pour les Big Three. Autrement dit, c’est pour y accéder que S&P a racheté cet  acteur local déjà installé et crédible qu’est Agusto & Co.. 

Ensuite, plus que jamais, la question de l'endogénéisation est posée. En effet, comment faire pour ne pas être hors-sol dans ses critères et son appréhension de l’environnement économique et social africain dont les particularités sont souvent passées par pertes et profits. 

Si le narratif officiel présente cette acquisition comme l'aboutissement logique d'une trajectoire d'excellence locale, il faut savoir raison garder car une prise de participation majoritaire signifie un changement de gouvernance et, potentiellement, de méthodologie à terme. Aussi, si “l'indépendance méthodologique” annoncée aujourd'hui est une clause contractuelle à un instant T, pas une garantie structurelle. 

En effet, l'histoire des rachats dans les industries de la notation (et plus largement du conseil, de l'audit) montre que l'autonomie proclamée à l'acquisition s'érode généralement avec l'intégration des systèmes de contrôle qualité du groupe acquéreur.

La troisième porte de lecture concerne le contexte politique nigérian.  En effet, alors que certains analystes voient dans la décision de S&P Global de s'ancrer plus fermement dans une maison de notation nigériane établie une tentative de répondre à la demande d'une analyse locale plus fine et d'une évaluation du crédit plus équitable, cette opération intervient dans un climat de défiance illustré par les critiques du  président Tinubu à l’endroit des agences de notation occidentales. 

Le timing de cette opération suggère donc que S&P cherche à désamorcer, en interne, la critique sur l'asymétrie d'évaluation Nord-Sud. Cette prise de participation majoritaire pourrait lui donner une façade d’agence dans la co-construction plutôt que dans une logique de s’imposer depuis New York.

Quelle signification pour les agences de notation locales ? 

Pour ce qui est du terrain de la notation en Afrique, cette opération met en lumière cette nouvelle réalité selon laquelle, contrairement aux apparences, on n'assiste pas à une montée en puissance d'agences souveraines africaines capables de peser face aux Big Three comme le révélait le rêve de l’Union africaine et son projet d'agence panafricaine de notation,  mais à l'inverse à savoir l'absorption des points d'accès locaux les plus crédibles par les mêmes acteurs globaux qu'on critiquait pour leur manque d'ancrage. 

Autrement dit, sur ce sujet comme sur celui de la monnaie Eco et des débats sur la souveraineté monétaire ouest-africaine, on est face à une réalité qui interpelle le structurel. De fait, la critique de la dépendance aux standards extérieurs est loin de déboucher sur une alternative endogène mais plutôt sur une internalisation du problème par rachat, ce qui change la manette de contrôle sans changer la logique de fond. 

Plus que jamais, il convient d’être vigilant sur les opérations qui donnent l’illusion à l’Afrique que ses réalités sont correctement prises en compte alors qu’il n’en est rien. (Eco-TransContinentsAfrica)

PUBLICITÉ
Espace Publicitaire
336×280