Papa Demba Thiam : “Mobiliser le capital ne suffit pas, il faut d'abord construire”

ANALYSE. L’approche adoptée jusqu’à présent pour financer le développement économique de l’Afrique n’est assurément pas la bonne. Voilà pourquoi il convient de ne pas la pérenniser.

Papa Demba Thiam : “Mobiliser le capital ne suffit pas, il faut d'abord construire”

Comment mieux connecter le capital disponible sur le Continent avec les besoins de financement des projets appelés à nourrir un développement durable et inclusif de l’Afrique ? S’il y a une question qui est au centre des préoccupations tant des gouvernements, des institutions financières multilatérales, des organisations de la société civile à visée économique, c’est bien celle-là. 

Africa Forward et Africa CEO Forum 2026 se sont tenus en moins d’une semaine. Le premier évènement a annoncé 23 milliards d’euros d’investissement sur le Continent, 23 milliards dont 14 de la France et 9 de pays africains. Le deuxième a fait plus dans le bilan de santé du financement du développement que dans des diagnostics structurels de l’origine des problèmes. Dans la même veine, les toutes prochaines Assemblées Annuelles de 2026 de la Banque Africaine de Développement, du 25 au 29 mai à Brazzaville, seront portées par le thème de la mobilisation du capital à grande échelle pour financer le développement économique du continent.

Les réflexions mises au jour à Nairobi et à Kigali ouvrent-elles la voie à des décisions viables ? La question est posée. Et si on continuait à se tromper d’approche dans le traitement des questions de financement du développement du continent, le problème central de l’Afrique n’étant pas d’abord le manque d’argent, mais plutôt l’insuffisance d’organisation systémique permettant au capital de devenir productif, rentable et transformateur ?

D’abord, évacuer la confusion rareté du capital et rareté de projets productifs

De prime abord, il ne faut surtout pas éviter de s’engager dans une critique structurelle très importante des politiques de financement du développement en Afrique. Pourquoi ? Parce qu’il faut définitivement évacuer la confusion entre rareté du capital et rareté de projets productifs absorbables dans des structures économiques cohérentes.

Prenons le cas du Global Gateway.

Le programme Global Gateway de l’Union européenne a été lancé avec l’ambition de mobiliser jusqu’à 300 milliards d’euros d’investissements globaux entre 2021 et 2027, notamment pour les infrastructures, l’énergie, le numérique et les transports.

Mais en Afrique, malgré l’intensité de la communication politique autour de ce programme, les réalisations visibles et transformatrices restent encore limitées dans la perception publique.

Notre hypothèse est donc loin d’être marginale et rejoint même une critique plus profonde des paradigmes du développement que les acteurs institutionnels tendent encore à étouffer. Nous allons donc en expliciter davantage les fondements empiriques en espérant aider le Groupe de la Banque Africaine de Développement à ne pas tomber dans les mêmes travers alors que l’institution panafricaine prépare ses Assemblées Annuelles qui se tiendront à Brazzaville du 25 au 29 mai prochain. 

Qu’en est-il donc réellement du Global Gateway ? 

Global Gateway : une conception stratégique problématique

Le Global Gateway a été conçu en partie, comme réponse européenne à la Belt and Road Initiative chinoise. Mais les deux approches diffèrent profondément.

La Chine finance souvent des corridors économiques. Elle articule infrastructures, industrie, logistique et commerce, agit avec une forte centralisation stratégique et accepte parfois des risques élevés dans une logique géopolitique et industrielle de long terme.

L’approche européenne, elle, reste plus fragmentée institutionnellement. Elle privilégie les standards réglementaires, environnementaux et de gouvernance, dépend largement de mécanismes de “blending” avec le secteur privé et suppose souvent que les investisseurs privés suivront naturellement si les garanties existent.

Or, en Afrique, le secteur privé international hésite moins à cause d’un manque d’argent que d’un déficit de visibilité sur la rentabilité systémique, la stabilité des chaînes d’approvisionnement, les débouchés industriels, les effets d’agglomération économique et; la sécurisation des écosystèmes productifs. Autrement dit, beaucoup de projets restent isolés au lieu d’être intégrés dans des architectures de transformation économique.

Le problème africain n’est pas seulement financier

Que s’est-il passé pendant des décennies ? 

Une grande partie des institutions de développement sont parties de l’hypothèse que l’Afrique était pauvre à cause d’un manque de capitaux. La solution : il faut y injecter davantage d’argent. 

Or, dans beaucoup de cas, le problème principal n’est pas l’absence de liquidités internationales, les marchés financiers mondiaux regorgeant de capitaux cherchant des rendements.

Le véritable problème a été et est encore l’absence de chaînes de valeur suffisamment structurées, la fragmentation des tissus économiques, la faiblesse des capacités de préparation de projets, l’incohérence entre infrastructures, politiques industrielles et marchés, le manque d’intégration territoriale et énergétique et, enfin, l’insuffisance d’institutions capables de transformer des flux financiers en actifs productifs rentables.

Autrement dit, le défi est moins celui de la mobilisation du capital que celui de sa transformation dans des projets à fort impact en termes de production. 

Dans un tel contexte, injecter des financements sans restructuration préalable des systèmes productifs, peut produire des décaissements lents, des reliquats, des projets non bancables ou des infrastructures peu intégrées à l’économie réelle. 

C’est précisément ce qu’on a observé avec certains programmes du Fonds Européen de Développement, où des enveloppes importantes restaient partiellement non consommées ou redéployées, faute de projets exécutables et intégrés.

La question centrale :  la capacité d’absorption productive

A ce niveau de raisonnement, notre notion de “faible capacité d’absorption des flux financiers dans les structures productives” est essentielle. 

Parce qu’une économie absorbe efficacement le capital, lorsqu’elle possède des entreprises capables de transformer les investissements en production, avec des infrastructures complémentaires, des compétences techniques, des marchés organisés, des systèmes financiers adaptés et des politiques publiques cohérentes.

Qu’arrive-t-il si ce n’est pas le cas ?

Il y a que les financements restent inutilisés, se concentrent dans des secteurs improductifs, alimentent des importations ou renforcent des dépendances extérieures. 

C’est pourquoi certaines économies africaines peuvent simultanément manquer d’industrialisation et recevoir d’importants flux financiers en continuant à connaître un chômage massif et une faible transformation structurelle. 

Un problème invalidant pour l’opérationnel : l’événementiel

Il s’y ajoute un autre problème autour de la temporalité et de la communication. 

C’est ainsi que le Global Gateway a beaucoup produit de sommets, de déclarations, d’annonces, de mémorandums et de chiffres agrégés de mobilisation théorique, mais beaucoup moins de grands projets emblématiques immédiatement visibles pour les populations africaines. Cela crée un décalage entre la narration géopolitique et la matérialisation économique concrète.

Or, dans les politiques de développement, la crédibilité vient moins des montants annoncés que de la capacité à produire de l’électricité, des chaînes industrielles, des emplois, des plateformes logistiques, des centres de croissance multipolaires et des effets multiplicateurs durables.

Les programmes de développement : un problème profond de paradigme

La faiblesse de nombreux programmes de développement vient parfois du fait qu’ils continuent implicitement à considérer le financement comme moteur principal, au lieu de considérer l’architecture productive comme condition préalable de rentabilité du financement. 

Or, historiquement, les transformations réussies en Europe, aux États-Unis, au Japon, en Corée où en Chine, ont reposé sur des stratégies de structuration économique, des politiques industrielles, la création de chaînes de valeur, des infrastructures intégrées et des États capables d’orchestrer des complémentarités productives. Le capital suivait ensuite des perspectives crédibles de création de richesse.

Nous pouvons donc affirmer que le problème central de l’Afrique n’est pas d’abord le manque d’argent, mais l’insuffisance d’organisation systémique permettant au capital de devenir productif, rentable et transformateur. 

Et que tant que cette question structurelle ne sera pas au cœur des paradigmes opérationnels, beaucoup d’initiatives risquent de produire davantage de communication financière que de transformation économique visible.

Cela signifie que même si le Groupe de la Banque Africaine de Développement considère que la mobilisation du capital à grande échelle est importante pour financer le développement économique et social en Afrique, elle doit aussi accepter de concentrer ses opérations sur la construction méthodique de chaînes de valeurs et de centres de croissance multipolaires. 

Pourquoi ? Parce que ceux-ci absorbent et retiennent le capital, tout en générant des infrastructures financières adaptées à ce type d’exercice, afin d’espérer pouvoir actionner les éléments fragmentés de la superstructure institutionnelle que sera la Nouvelle Architecture Financière Africaine de Développement qui est encore au stade de concept analytique. (Eco-TransContinentsAfrica)

* Papa Demba Thiam, entrepreneur, économiste international, expert en développement industriel et spécialiste en intégration économique par le développement des chaînes de valeurs régionales et ex-fonctionnaire international de l’OCDE et de la Banque mondiale.

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