Tout commence en 2023 quand cet entrepreneur franco-suisse et ses associés ont racheté Pharmakina. Entreprise pharmaceutique congolaise productrice de quinine et d'antipaludiques, elle est implantée à Bukavu, dans l'est de la République démocratique du Congo, l'une des régions les plus instables du continent africain. Un choix que beaucoup ont qualifié à l’époque de téméraire, voire d'irrationnel.
il est donc inutile de préciser que les institutions financières classiques ont simplement refusé de le suivre. Pourtant, au premier semestre 2025, Pharmakina a affiché ses premiers bénéfices. Son chiffre d'affaires a été en passe d'atteindre les 14 millions de dollars avec une marge Ebitda stabilisée autour de 15 %. La chaîne d'approvisionnement a été restructurée, la production modernisée. Quant à l'entreprise, elle emploie près de 800 collaborateurs et se fournit auprès des agriculteurs locaux en circuit direct, s'affranchissant progressivement des intermédiaires.
Le pari est-il gagné pour autant ? La suite le dira bien que l’éclaircie actuelle soit encourageante. À l'heure où les projets à mpact peinent encore à convaincre les investisseurs institutionnels de regarder vers l'Afrique subsaharienne, l'histoire de Pharmakina vaut la peine d’être racontée. Qui mieux de Roland Decorvet peut le faire. Interview.
Eco-TransContinentsAfrica : Votre investissement majeur opère dans l’Est de la RDC, une région où les rapports des ONG ont dénombré 5 millions de déplacés en 2025. Comment évaluez-vous aujourd'hui le risque pays en RDC ?
Roland Decorvet : Lorsqu'on évoque le risque pays, je pense qu'il est trop souvent surévalué. J'aimerais mettre en avant un autre concept, trop souvent ignoré : celui du business model risk. Oui, le risque est plus élevé que dans les pays européens, c'est une évidence. Mais à mon sens, ce n'est pas là que réside le risque le plus déterminant. Ce qui compte davantage, c'est l'évaluation du modèle d'affaires lui-même.
La qualité d'un projet dépend bien plus de cette analyse que de la seule lecture du risque pays. Prenons l'exemple de la RDC. Notre modèle d'affaires repose sur la fabrication de médicaments antipaludéens à partir de l'écorce de quinquina (Cinchona), un arbre dont la RDC concentre 90 % des sources mondiales. De plus, nous avons acquis la seule usine en Afrique capable de transformer cette matière première en médicaments. C'est une position quasi-monopolistique sur une ressource stratégique.
À mon avis, cette réalité offre une assurance, voire une réassurance, face à un risque qui reste très gérable, même dans un pays dont l'environnement n'est pas toujours simple. La leçon est donc la suivante : bien plus que le pays, c'est la solidité du modèle d'affaires qui doit retenir notre attention.
Votre usine compte 800 employés sur 5 hectares et vous faites travailler 10 000 petits agriculteurs. Mais comment avez-vous surmonté les difficultés liées à la situation au Kivu, en pleine zone de conflit ?
Notre usine est située à Bukavu, au cœur des tensions sécuritaires entre la RDC et le M23. C'est un site important : plus de cinq hectares en plein centre de la ville.
Lorsque le conflit s'est intensifié, nous avons été la seule usine à ne pas avoir été attaquée, ni incendiée, ni même prise pour cible. Mieux encore : une centaine d'employés ont choisi, de leur propre initiative, de dormir sur place pour la protéger. Quand des hommes et des femmes risquent leur vie pour sauvegarder un outil industriel, spontanément, sans y être contraints, c'est qu'il existe un lien profond entre eux et l'entreprise. Ce lien, nous l'avons construit.

À notre arrivée, il y a trois ans, le management précédent n'avait pas payé les agriculteurs depuis deux ans, et les employés avaient subi de longs retards de paiements de salaires. Nous avons tenu à redresser cette situation immédiatement : payer tout le monde, dans les délais, et parfois au-delà de ce qui était dû.
C'est ainsi que nous avons tissé un réseau de confiance et de bonne volonté. Aujourd'hui, nous allons doubler la capacité de l'usine l'année prochaine. Nous ne faisons pas de politique. Notre objectif est simple : sauver des vies.
Vous venez de l'agroalimentaire. Qu'est-ce qui distingue le pharmaceutique de ce secteur ?
L'agroalimentaire a été mon domaine de prédilection pendant de nombreuses années, et c'est précisément pour cela que je peux dire que c'est un secteur très diffèrent.
Dans l'agroalimentaire, beaucoup reposent sur les volumes. Il faut transformer des quantités considérables pour atteindre la rentabilité. La marge est étroite, et la moindre efficacité se paie cash.
Dans le pharmaceutique, l'équation est différente. Comme la valeur du produit est beaucoup plus élevée, les volumes peuvent être plus modestes, mais la clé est l’accréditation par différentes organisations internationales.

Lorsque vous disposez à la fois de la matière première en quantité suffisante et d'un outil industriel de grande envergure, ce qui est précisément notre cas, le volume devient un avantage décisif. Le volume nécessite des coûts maîtrisés, des coûts maîtrisés offrent la compétitivité. C'est là que le bât blesse pour beaucoup d'opérateurs en Afrique : les structures sont trop petites.
Les petites opérations, quel que soit le secteur, peinent structurellement à être compétitives. La taille critique est une condition sine qua non. Elle est trop souvent sous-estimée.
Les fonds européens privilégient les retours rapides sur investissement souvent incompatibles avec le contexte de l'Afrique. Pourquoi les investisseurs européens hésitent-ils tant à s'engager sur le continent ?
Pour avoir un retour sur investissement rapide dans un environnement quand même plus risqué, vous n’allez trouver que des “business models” de trading qui achètent des matières premières pour la revente. Et, il y a du business à faire, mais cela ne m’emballe pas. Même s’il y a des opportunités, cela n’apporte pas forcément beaucoup de valeur ajoutée à la population.
On peut y faire de l’argent rapidement mais si on veut vraiment respecter la loi et apporter de la valeur ajoutée sans être Mère Teresa, ça prend du temps aussi dis-je aux entrepreneurs industriels pressés de passer leur chemin.
Votre fonds, Alpha Talent, vise un rendement de 8 à 10 %. Est-ce suffisant pour convaincre les family offices davantage habitués aux 15 % du private equity classique ?
Tout dépend, une fois de plus, de la motivation. Je viens du monde industriel, où la philosophie dominante est celle de l'under promise, over deliver : promettre moins que ce que l'on peut réellement accomplir.
Dans le private equity, c'est exactement l'inverse. Je n'y ai quasiment jamais vu quelqu'un tenir ce qu'il avait annoncé. Ce sont toujours des promesses dithyrambiques mais la réalité s'avère presque toujours très différente. Je préconise donc la prudence. Si j'étais investisseur, je regarderais de près le track record des gens : ce qu'ils ont promis, et ce qu'ils ont effectivement livré.

Notre approche, c'est celle du manage expectations, celle de gérer les attentes avec sérieux et honnêteté. Quand nous annonçons 8 à 10 %, nous allons très probablement faire mieux. Ce que nous promettons est une base prudente, pas un plafond.
Mais la vraie question, pour moi, est celle de la motivation de l'investisseur. Si la priorité absolue est le retour sur investissement le plus élevé possible, et le plus rapidement possible, je déconseille sincèrement de venir en Afrique.
Car, dans mon cas, c'est davantage moi qui choisis mes investisseurs que l'inverse. Il m'est arrivé à plusieurs reprises d'interrompre une conversation assez tôt, dès que je perçois un mismatch. Quand quelqu'un me dit : "Mais est-ce qu'on ne pourrait pas viser du 15 % ?", je lui réponds simplement d'aller voir ailleurs, sans animosité, mais sans ambiguïté.
Ce que nous cherchons, c'est un profil d'investisseur assez rare : quelqu'un qui accepte un rendement raisonnable en échange d'un impact maximal. Notre philosophie est simple - et elle tranche avec ce qu'on observe généralement sur le marché : nous voulons optimiser le profit et maximiser l'impact. La plupart des fonds font exactement l'inverse : maximiser le profit et optimiser l'impact.
Et si vous cherchez des fonds qui opèrent régulièrement en Afrique avec un rendement net en dollars de 8 à 10 %, vous constaterez rapidement qu'ils ne sont pas très peu nombreux. C'est précisément ce qui fait la singularité et la valeur de ce que nous construisons.
Vous plaidez pour un "plan Marshall" en Afrique via des investissements massifs. Quels sont les principaux risques qui freinent les investissements directs étrangers en Afrique subsaharienne aujourd'hui ? Quid de la corruption par exemple ?
Je placerai la corruption dans une catégorie plus large : celle du risque-pays. Et dans ce domaine, il faut distinguer deux réalités : les risques perçus et les risques réels.
Nier qu'il existe davantage de risques en Afrique qu'en Europe serait malhonnête. Mais l'inverse l'est tout autant : là où le risque est plus élevé, les opportunités sont généralement plus grandes. C'est une règle fondamentale que les investisseurs ont parfois tendance à oublier.
Sur la corruption spécifiquement, je pense qu'elle est légèrement surestimée en Afrique et, dans le même temps, largement sous-estimée en Europe. Le nombre de scandales qui y éclatent régulièrement devrait suffire à tempérer toute forme de condescendance.
La corruption existe partout, elle se pratique simplement de manière différente. Laisser croire qu'elle serait absente en Europe, c'est une autre forme de malhonnêteté.
Cela dit, il faut savoir la nommer et la distinguer. Il y a, à mon sens, deux types de corruption bien différents. Le premier, c'est ce que j'appellerais la corruption coût de business : vous ne pouvez pas sortir un conteneur du port sans graisser quelques rouages. C'est une réalité du terrain, frustrante, mais qui relève davantage de la gestion opérationnelle que du risque structurel. Le second type est bien plus grave : c'est la corruption active, celle qui bascule de l'optimisation fiscale vers la fraude fiscale pure et simple. Là, on entre dans le domaine du pénalement répréhensible, et à juste titre.
À l'heure des bouleversements géopolitiques et des conflits qui se multiplient à travers le monde, que pensez-vous des perspectives d'investissement en Afrique aujourd'hui ?
La semaine dernière, quelqu'un m'a contacté pour me faire part d'une analyse géographique des risques réalisée en tenant compte notamment de la situation dans le Golfe. Le constat était frappant : les portefeuilles internationaux sont structurellement sous-exposés à l'Afrique. Et paradoxalement, le contexte actuel joue en faveur du continent.
La baisse du dollar a entraîné, ces derniers mois, un renforcement notable de certaines devises africaines. Le franc congolais en RDC, le cédi au Ghana, des monnaies qui perdaient de la valeur depuis des années, se sont significativement appréciées sur les six à douze derniers mois. C'est un signal que peu d'investisseurs ont encore intégré.
Il y a également une logique macroéconomique qui mérite de l’attention : comme ces économies restent fortement dépendantes des exportations de matières premières, la baisse du dollar tend mécaniquement à alléger la pression sur leurs taux d'intérêt. Ajoutez à cela une masse de liquidités importantes à l'échelle mondiale, en quête de rendement et les conditions commencent à être appréciables.
Je pense sincèrement que nous sommes à un point d'inflexion. Une fenêtre d'opportunités s'ouvre pour investir en Afrique, et ceux qui sauront la saisir tôt auront une longueur d'avance.
Avec une croissance prévue de 4,3 % en 2026 pour l'ensemble du continent africain, quel appel lanceriez-vous aux investisseurs européens pour qu'ils regardent davantage vers l'Afrique ?
Mon message est simple : apprenez à gérer votre risque et diversifiez. Concentrer l'ensemble de ses investissements dans un seul pays, un seul continent ou une seule industrie est, en soi, bien plus risqué que de diversifier.
Oui, l'Afrique présente, au niveau macro, un profil de risque plus élevé que l'Europe, je ne le nierai pas. Mais le continent offre aussi un foisonnement d'opportunités. Certains pays affichent une stabilité et une dynamique remarquables dans des secteurs entiers qui restent largement sous-exploités.
Personne ne vous demande de tout miser sur l'Afrique. Ce n'est ni raisonnable, ni nécessaire. Mais si chaque fonds, chaque société d'investissement, allouait 10 à 15 % de son portefeuille au continent, je pense que ce serait une stratégie en même temps prudente, cohérente et porteuse de sens. L'Afrique n'est pas un pari. C'est une diversification intelligente. (Eco-TransContinentsAfrica)
