Sénégal : Moody’s acte le 3e palier de dégradation en dix-huit mois

COUP. Rarement un État qui n'est ni en défaut ni en restructuration n'aura vu sa signature se dégrader à un tel rythme. Désormais, le Sénégal voit sa note chuter à Caa2.

Sénégal : Moody’s acte le 3e palier de dégradation en dix-huit mois

Si ce n’est pas la tempête, cela y ressemble car ce n’est pas souvent qu’un pays subit trois dégradations en un an et demi. C’est pourtant ce qui arrive au Sénégal. En février 2025, Moody's abaissait déjà la note souveraine du Sénégal de deux crans, à B3, après la révélation d'une dette cachée par l'audit de la Cour des comptes. En octobre 2025, nouvelle chute, à Caa1. Vendredi 28 août 2026, l'agence a de nouveau abaissé la note, à Caa2. Pour rappel, dès juillet 2025, Standard & Poor's avait suivi le mouvement.

La prise en compte du facteur politique

Cela dit, ce  qui distingue cette troisième dégradation des précédentes, c'est la place que Moody's accorde cette fois au climat institutionnel. L'agence évoque un risque de blocage accru entre l'exécutif et le législatif, un rappel du contexte avec le limogeage d'Ousmane Sonko de la Primature, suivi de son élection à la présidence de l'Assemblée nationale, ce qui a rebattu les équilibres du pouvoir. 

Pour la première fois de manière aussi nette, une note souveraine sénégalaise intègre un risque de gouvernance politique au même titre que les agrégats budgétaires. L’autre élément de pression, c’est la dette, toujours la dette. 

L’inquiétude quant au poids du service de la dette

Les chiffres publiés par Moody's donnent la mesure de l'étau. Les paiements d'intérêts sont passés de 16,1 % à 23,7 % des recettes de l'État entre 2023 et 2026. Le remboursement annuel du seul principal représenterait environ 18 % du PIB. 

La dette publique totale, entreprises publiques comprises, avoisine désormais 108 % du PIB. Sur ce point d’ailleurs, il convient d’expliquer pourquoi on n’est plus à 132 % du PIB pour la dette sénégalaise. 

Il faut rappeler qu’en novembre 2025, l'ANSD a changé l'année de base des comptes nationaux. Celle-ci est passée de 2014 à 2021. Le PIB a été revu à la hausse de 13,5 % après ce rebasage. Celui-ci a intégré de nouvelles activités et amélioré plusieurs indicateurs clés, dont le ratio d'endettement. Concrètement, le PIB est passé de 15 261 milliards de FCFA à 17 316 milliards et ce sans qu'un seul franc de dette n'ait changé de montant. Un dénominateur plus gros, un ratio mécaniquement plus bas donc. 

Revenons à l’agence de notation Moody's. Elle n'anticipe une stabilisation autour de 100 % qu’à l'horizon 2028, pas une décrue. En conséquence, elle a abaissé les plafonds pays du Sénégal, de Ba3 à B1 pour la monnaie locale, et de B1 à B2 pour les devises étrangères, ce qui resserre mécaniquement la marge de manœuvre de toutes les signatures adossées à l'État c’est à dire celles des banques, des entreprises publiques et des collectivités.

La prise en compte du filet de sécurité de l'UEMOA

Pourquoi la sanction est-elle restée limitée à un cran, et non deux ou trois ? L’explication tient à l'appartenance du Sénégal à l'Union économique et monétaire ouest-africaine. 

L'arrimage du franc CFA à l'euro et le niveau des réserves de change régionales, proches de leur record à 38 milliards de dollars fin mai 2026, écartent pour l'instant tout risque de crise de change ou de balance des paiements. Autrement dit, c'est la mutualisation monétaire régionale, plus que la politique budgétaire nationale qui continue de retenir Dakar au bord du gouffre.

Une dégradation qui fait du FMI un arbitre malgré lui

La coïncidence de calendrier n'a échappé à personne : la dégradation tombe alors qu'une mission du Fonds monétaire international séjourne à Dakar du 19 août au 1er septembre pour négocier les contours d'un nouveau programme. Les discussions formelles s'annonçaient déjà comme le principal test de crédibilité pour les autorités sénégalaises, appelées à démontrer la soutenabilité de leur trajectoire budgétaire après les révisions consécutives à l'audit de 2024. 

Un accord, souligne Moody's, resterait le levier le plus direct pour desserrer la dépendance de l'État au marché régional, plus coûteux. Il donnerait de l'air aux finances publiques. Une manière de dire que son absence prolongée continue d’entretenir un cercle où chaque retard alimente la défiance des créanciers, ce qui renchérit le coût de l'argent que, paradoxalement, Dakar trouve encore dans le marché régional.

Le marché régional continue d'absorber le risque

C’est le constat que l’on est obligé de faire : les dégradations n'ont pas, jusqu'à présent, fermé l'accès du Trésor sénégalais au financement régional. Après la dégradation d'octobre 2025, Dakar avait en effet annoncé dans la foulée avoir levé plus de 450 milliards de FCFA sur le marché de l'UEMOA. Le pays continue donc de trouver preneur, à des taux compris entre 6,75 % et 7,75 %, sur un marché régional qui reste, pour l'instant, la seule variable d'ajustement disponible en l'absence de programme FMI. Cela dit, il n’y a pas de doute que Dakar ne va pas apprécié que dans un moment aussi délicat, Moody’s ait choisi de le dégrader.

Une réponse gouvernementale prévisible

En octobre 2025, le ministère des Finances et du Budget avait dénoncé une lecture “spéculative, subjective et biaisée”, rappelant les réformes du Plan de redressement économique et social et l'adoption d'un nouveau code des investissements. Le gouvernement avait alors mis en avant un déficit ramené à 7,8 % du PIB en 2025, avec un objectif de 5 % pour 2026.

Nul doute que la méthodologie des agences sera de nouveau pointée du doigt. En effet, au-delà du cas sénégalais, cette succession de dégradations interroge la manière dont les agences de notation intègrent désormais les crises de gouvernance et les tensions institutionnelles dans leur lecture du risque souverain africain. Pour Dakar cependant, l'équation demeure la même depuis deux ans : sans accord avec le FMI, chaque mois gagné sur le marché régional se paiera un peu plus cher, et chaque dégradation renchérira la suivante. (Eco-TransContinentsAfrica)

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