Avant d'être une technologie à adopter, l'intelligence artificielle est déjà, pour une partie de l'Afrique subsaharienne, une source de recettes d'exportation. C'est l'un des enseignements les plus concrets du rapport “État des lieux de l'économie africaine”, publié le 6 octobre 2026 par la Banque mondiale. Les investissements massifs dans l'IA, les infrastructures numériques et la transition énergétique ont dopé la demande mondiale de minerais critiques. Et l'Afrique en regorge.
Une liste qui ressemble à une carte géologique
Le rapport cite le cuivre, le cobalt, le nickel, le manganèse, les métaux du groupe du platine et les terres rares. Autant de matériaux pour lesquels de nombreux pays africains disposent, selon l'institution, d'un avantage comparatif.
La République démocratique du Congo est le premier producteur mondial de cobalt et un acteur majeur du cuivre. La Zambie a bâti son économie sur le cuivre. L'Afrique du Sud domine la production de platinoïdes, le Gabon pèse lourd dans le manganèse, Madagascar produit du nickel. La géographie est donc connue. Une liste qui ressemble à une carte géologique
En face, on a des data centers à construire, des réseaux électriques à mettre en place, des batteries et des semi-conducteurs à fabriquer. Tous ces chantiers consomment ces métaux en quantités croissantes. Chaque nouveau campus de calcul construit aux États-Unis, en Europe, en Chine ou dans le Golfe se traduit, en bout de chaîne, par une demande supplémentaire adressée aux mines africaines.
Un amortisseur dans la tempête de 2026
Selon la Banque mondiale, la hausse des recettes d'exportation des pays producteurs de métaux et de minerais a contribué à amortir trois chocs simultanés : la flambée des prix de l'énergie liée au conflit au Moyen-Orient, la baisse des entrées de capitaux et le resserrement des conditions financières mondiales. Autant dire que cette demande en minerais critiques est tombée à point nommé.
La Zambie figure d'ailleurs parmi les grandes économies dont les prévisions de croissance ont été relevées. Plus largement, l'évolution favorable des termes de l'échange de plusieurs exportateurs de produits de base a, selon le rapport, contribué à atténuer la volatilité des marchés et à soutenir l'activité régionale.
Le paradoxe du fournisseur
Au-delà de ces signaux encourageants, il y a pourtant un paradoxe qui saute aux yeux. L'Afrique fournit une partie des métaux qui font tourner l'IA mondiale, mais ne dispose que de 0,6 % de la capacité mondiale des centres de données, pour 18 % de la population de la planète. Et seulement 5 % environ de ses centres de données sont prêts pour l'IA.
Autrement dit, le continent exporte la matière première de la révolution numérique et en importe les services. Un schéma qui rappelle d'autres cycles, du cacao au pétrole brut.
Cela induit un risque qui est bien identifié : celui d'une rente volatile, exposée aux retournements de cours, peu créatrice d'emplois et parfois source d'instabilité. Dans l'est de la RDC, l'exploitation du coltan, de l'étain et de l'or reste indissociable des conflits armés. Le rapport cite par ailleurs l'épidémie d'Ebola en RDC parmi les chocs localisés qui pèsent sur l'activité.
Capter davantage de valeur
La question qui se pose aux capitales africaines n'est donc plus seulement de vendre davantage, mais de vendre mieux. En effet, il faudra raffiner le cuivre sur place, transformer le cobalt en précurseurs de batteries, négocier des partenariats industriels plutôt que de signer de simples contrats d'enlèvement.
Plusieurs gouvernements s'y emploient déjà, à coups d'interdictions d'exportation de minerai brut ou d'exigences de transformation locale. Le Zimbabwe a ainsi interdit l'exportation de lithium brut dès 2022.
La Zone de libre-échange continentale africaine, que la Banque mondiale cite comme levier de mutualisation pour l'IA, pourrait aussi servir de cadre à des chaînes de valeur régionales autour de ces métaux.
Au bout du compte, la compétition mondiale pour les minerais critiques, entre États-Unis, Chine, Union européenne et puissances du Golfe, donne aux pays africains un pouvoir de négociation qu'ils n'ont pas toujours eu. L'IA en offre une illustration saisissante : la technologie la plus immatérielle du siècle repose sur un sous-sol bien réel, en grande partie africain. Reste à savoir si l'Afrique saura transformer cette position de fournisseur en position de partenaire, ou si l'histoire des matières premières se répétera, avec des minerais d'un genre nouveau. (Eco-TransContinentsAfrica)
