Ancien chef économiste et directeur de la recherche et de la coopération internationale d’Afreximbank, où il a notamment contribué aux travaux sur la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), Hippolyte Fofack a rejoint en 2024 le Sustainable Development Solutions Network (SDSN) comme Parker Fellow.
En marge d’une rencontre consacrée aux infrastructures et à leur financement, il a répondu aux questions d’Eco-TransContinentsAfrica.
Eco-TransContinentsAfrica : Que pouvez-vous nous dire de la problématique des infrastructures pour le continent africain, et de leur financement ?
Hippolyte Fofack : Les infrastructures peuvent vraiment être considérées comme un corollaire du développement. Elles en sont à la fois un vecteur, un moyen et une fin. Je commencerai par la fin. Quand on découvre un pays pour la première fois, on est frappé par ses infrastructures. C’est sa vitrine physique, extérieure.
Mais l’infrastructure est aussi un instrument pour se développer : pour bâtir des industries, assurer l’énergie domestique et industrielle, transporter les biens. Sans les infrastructures et la logistique nécessaires, on ne peut pas être compétitif au niveau global. Prenez l’énergie, contrainte majeure en Afrique. Dans des pays comme le Nigeria ou l’Afrique du Sud, les délestages constants affectent la capacité à produire, à soutenir les cycles de production, à être compétitif au niveau régional et mondial.
Regardez ce qui se passe en Europe. L’Allemagne était la matrice industrielle de l’Europe, sinon du monde. Aujourd’hui, elle est quasiment en récession depuis plus de quatre ans, en partie parce qu’elle n’a plus accès, de façon régulière, à l’énergie abordable que lui fournissait la Russie. Et les conséquences se font sentir jusqu’en Afrique.
En Afrique, la question des infrastructures est aussi liée à celle de notre notation. Si la plupart des pays africains sont classés sous la catégorie investment grade, c’est notamment parce que la structure de nos économies reste essentiellement dépendante des matières premières. Quand leurs prix, très volatils, chutent, on fait face à des déficits structurels de la balance des paiements. Et ces déficits entraînent la dette.
Imaginez un seul instant qu’avec les infrastructures nécessaires, on soit capable d’établir de grandes industries. La production manufacturière augmente. Le commerce extérieur s’améliore. L’assiette fiscale s’élargit. Les réserves de change se renforcent.
Que les agences de notation le veuillent ou non, elles devront constater un progrès vers la stabilité macroéconomique. Voilà l’incidence des infrastructures sur la notation des pays et sur leur santé macroéconomique.
Mais quand on ne joue pas sur le levier des infrastructures pour s’industrialiser, les conséquences sont énormes. On en parle souvent en termes macroéconomiques, pas assez sur le plan humain, sur le plan des revenus.
Nous avons pris ce matin l’exemple du minerai de fer. À la sortie de la mine, il vaut 2,5. Une fois transformé, il vaut 28. Plus des neuf dixièmes de la valeur nous échappent.
Cette valeur qui n’est pas capturée sur le continent se retrouve ailleurs. C’est pour cela que, depuis les années 1960, l’écart de revenus entre l’Afrique et le reste du monde n’a cessé de se creuser. Entre l’Afrique et l’Europe, il est passé d’environ 1 600 dollars à quelque 45 000 dollars.
C’est un dilemme qu’il faudra régler une fois pour toutes, car le modèle actuel n’est tout simplement plus soutenable. Soit on crée des emplois pour retenir nos jeunes sur le continent, soit les migrations continueront de s’accélérer.
L’autre aspect très important évoqué ce matin, c’est l’argent disponible sur le continent. On parle de 4 000 milliards de dollars : fonds de pension, assurances, réserves, banques… Pourquoi n’arrive-t-on pas à déployer ces ressources pour construire nos infrastructures ? Il n’est pas normal que nous nous endettions.
C’est ce que j’appelle le paradoxe de Lucas. Le système monétaire international est ainsi fait que nos pays sont contraints de placer leur trésorerie dans des instruments classés investment grade. Comme il y en a peu sur le continent, ils l’investissent en Europe, même si les rendements sont infimes : 1 ou 2 %.
Mais les gouvernements sont-ils obligés de le faire ? Parce que les instruments existent de l’autre côté, ou parce qu’ils n’ont pas cherché leurs propres solutions pour placer cet argent ?
Je vous répondrai de façon un peu sarcastique. Supposons que vous ayez 100 dollars. On vous dit d’aller les placer dans un instrument étranger à 2 %, et je suis généreux. Vous le faites.
Puis vous avez besoin de 50 ou de 200 dollars. On vous dit d’aller les emprunter sur un marché à 15 %. Si votre banquier vous faisait une telle proposition, l’accepteriez-vous ?
Franchement, non. !
Franchement non. Pourtant, nos pays l’acceptent depuis des décennies.
L’un des enjeux, à mon avis, c’est que nous n’avons pas encore réussi à adopter une approche continentale. Si nous mutualisions nos réserves, nous pourrions faire beaucoup, notamment en matière d’infrastructures. Ce qu’un pays ne peut pas faire seul, des pays unis le peuvent. Ensemble, ils auraient déjà réalisé Inga.
Prenons un autre exemple, celui de l’acier. Le projet guinéen de Simandou, dont nous avons parlé, représente environ 28 milliards de dollars. Or l’Afrique dépense chaque année plus de 40 milliards de dollars pour importer de l’acier. Le Nigeria seul, plus de 5 milliards.
Autrement dit, en mettant ces ressources en commun, on aurait eu en un an largement de quoi réaliser ce projet, sur la table depuis si longtemps. Et l’exemple vaut pour l’industrie pharmaceutique comme pour bien d’autres secteurs. Il nous faut cette approche continentale pour régler le problème en profondeur.
Mais quand on parle d’infrastructures en Afrique, on oublie très souvent l’infrastructure humaine. Pour moi, son insuffisance est un vecteur d’endettement.
Je m’explique. J’ai eu un jour, à New York, un entretien avec votre président d’alors, Macky Sall. Il se plaignait des besoins de financement. Je lui ai demandé s’il était sûr que le financement était la contrainte la plus importante. « Bien sûr », m’a-t-il répondu.
Je lui ai dit : prenons ce barrage. Si l’on vous donnait 50 millions de dollars aujourd’hui, pourriez-vous le réaliser ? « Bien sûr, immédiatement. » Je n’en suis pas si sûr, lui ai-je répondu. Vous seriez forcé de remettre cet argent soit aux Chinois, soit aux Italiens, pour construire ce barrage. Il m’a dit : "Vous avez raison".
Au Sénégal, j’ai constaté que sur 100 élèves qui sortent du lycée pour entrer à l’université, 90 vont dans les sciences sociales.
Or quand nos infrastructures sont construites par des compagnies étrangères, on les paie en devises. Si nous disposions de l’expertise locale, nous les paierions en monnaie locale.
Prenez les routes à péage. Nous nous endettons en devises, mais les recettes sont en monnaie locale. Quand la Fed relève ses taux, les capitaux fuient, la monnaie des pays en change flexible se déprécie, et la charge de la dette devient beaucoup plus difficile à supporter.
Il faut donc régler rapidement la question des ressources humaines, pour que ces infrastructures soient construites par des compétences locales. Des études montrent d’ailleurs que, lorsqu’on dispose de ces compétences, les infrastructures durent plus longtemps, parce que la maintenance est bien faite.
La bonne nouvelle, c’est la ZLECAf, qui va être un accélérateur, notamment parce qu’elle permettra de jouer sur le levier de la politique industrielle.
L’enjeu, aujourd’hui, c’est que les pays africains parviennent à se coordonner, à avoir une politique à l’échelle continentale. Je ne le vois pas encore. Il faudra le faire. J’aimerais beaucoup être surpris.
La question centrale, finalement, pour régler tout cela, c’est la volonté politique ?
La volonté politique et l’intégration. Pour mettre le continent sur le sentier des économies d’échelle, qui réduiront les coûts unitaires et doperont la productivité. (Eco-TransContinentsAfrica)
