Chaque automne, les Assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale replacent les mêmes chiffres au cœur du débat : volumes de financement, soutenabilité des dettes, mobilisation des investissements privés. Papa Demba Thiam propose de déplacer la question. Pour cet économiste, concepteur et architecte des transformations stratégiques, l’enjeu n’est plus de savoir combien les institutions du développement mobilisent, mais ce qu’elles rendent réellement possible.
Corruption institutionnelle par conservation, extraversion financière endogène, seuil de pertinence stratégique : ses concepts bousculent le vocabulaire feutré du multilatéralisme. Il a choisi de les partager dans cet entretien avec Eco-TransContinentsAfrica.
Eco-TransContinentsAfrica : Qu'est-ce qui manque aux débats des Assemblées annuelles ?
Papa Demba Thiam : On y parle de volumes de financement, de dettes, d'investissements. C'est important, mais insuffisant. Après des décennies d'ajustements et de réformes, il faut se demander pourquoi les mécanismes censés résoudre les problèmes de développement peuvent parfois reproduire les conditions qui les entretiennent.
Vous parlez de “corruption institutionnelle par conservation”. C'est-à-dire ?
Ce n'est pas de la corruption financière. C'est la situation d'une institution qui respecte ses procédures tout en s'éloignant de sa mission, parce que la protection de ses positions devient prioritaire. Je ne présume aucune intention. Je propose de confronter les décisions à leurs effets, et de vérifier.
L'Afrique manque-t-elle de capitaux ?
Pas seulement. Ses capacités de mobilisation du capital et de partage des risques se sont diversifiées. Mais une architecture financière peut être africaine par son capital et sa gouvernance, tout en restant extravertie par ses fonctions. C'est ce que j'appelle l'"extraversion financière endogène".
Comment le repérer ?
En posant une question simple : que finançons-nous ? La circulation des ressources et l'exploitation des matières premières, ou des entreprises, des compétences et des chaînes de valeur durables sur les territoires ? La vraie souveraineté financière, c'est la maîtrise de la destination productive du capital.
Faut-il de nouvelles institutions ?
Une nouvelle institution n'est pas une nouvelle capacité. Et une nouvelle capacité n'est pas forcément une transformation. Avant d'ajouter un dispositif, il faut démontrer quelle fonction manque et pourquoi l'existant ne peut pas l'assurer.
Que proposez-vous ?
La Nouvelle économie politique des chaînes de valeur. Une route ne crée pas une économie, une garantie ne crée pas une industrie. Il faut composer ces moyens dans des systèmes productifs intégrés : chaînes de valeur interconnectées, pôles de croissance multiples, risques productifs réduits en amont.
Comment mesurer le succès ?
Pas au volume des fonds mobilisés, mais à ce qu'ils ont rendu possible, où, pour qui et avec quels résultats durables. Le “seuil de pertinence stratégique” que j'ai proposé sert à évaluer la cohérence entre finalités, capacités, instruments, incitations et séquences d'exécution.
Quel est, au fond, l'avenir du multilatéralisme ?
Il dépend d'une question : finançons-nous le fonctionnement des mécanismes du développement, ou construisons-nous les capacités qui permettront aux économies de se transformer ? La pertinence d'une institution se mesure à ce qu'elle rend possible pour les populations qu'elle doit servir. (Eco-TransContinentsAfrica)
