Voilà qui devrait combler l'un des angles morts les plus persistants de l'économie africaine : l'absence d'instrument continental capable de mesurer, avec rigueur, où va réellement l'argent de l'industrialisation. Baptisé African Industrial Investment Barometer (AfIIB), ce baromètre panafricain a été dévoilé en marge des Assemblées annuelles du Groupe de la Banque africaine de développement (BAD) à Brazzaville le 25 mai dernier. Un choix de date et de lieu qui n'a rien d'anodin puisqu'il coïncidait à la fois avec la Journée de l'Afrique et le lancement par la BAD, de l'édition 2025 de son propre Indice d'industrialisation de l'Afrique (AII).
La mesure de l’industrialisation, un enjeu de souveraineté
Depuis des décennies, les diagnostics sur la désindustrialisation ou la non-industrialisation du continent s'appuient largement sur des grilles de lecture extérieures, à savoir celles de la Banque mondiale, de l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (Onudi) et de cabinets internationaux.
Autant dire que le lancement de ce baromètre change littéralement la donne, autant sur le plan méthodologique que sur celui du symbole. En effet, que deux structures africaines et une européenne s'associent pour produire un outil de suivi annuel, sectoriel et tenant compte des spécificités de l'espace africain vient à son heure au moment où la pertinence des données est un enjeu de souveraineté.
Ce que mesure réellement le baromètre
De manière concrète, contrairement à un simple classement de façade, l'African Industrial Investment Barometer s'articule autour de trois indices distincts : la diversification industrielle, l'attractivité des territoires, et surtout ce que ses concepteurs appellent "l'ancrage productif", à savoir la part de la valeur générée par un investissement qui reste effectivement captée localement, plutôt que rapatriée ou externalisée.
Cette troisième dimension donne à l'outil une pertinence notable car elle permet de distinguer les pays qui attirent des capitaux de ceux qui, au-delà de l'attraction, parviennent à transformer cet afflux en écosystème industriel durable autour d'emplois qualifiés, de la sous-traitance locale et du transfert technologique.
Le baromètre analysera par ailleurs les flux d'investissement selon les secteurs, les corridors logistiques et les chaînes de valeur régionales, avec l'ambition affichée de devenir une publication annuelle de référence pour les décideurs publics comme pour les investisseurs privés.
Ce que dit le baromètre de la situation actuelle
Entre 2010 et 2024, selon le baromètre, 41 des 54 pays évalués ont amélioré leur score d'industrialisation avec une progression continentale moyenne de 6 %. Cela dit, l'Afrique représente toujours moins de 2 % de la production manufacturière mondiale, et à peine 1,4 % des exportations manufacturées globales.
Quant à la valeur ajoutée manufacturière par habitant, elle serait aujourd'hui repassée sous son niveau de 2014, ce qui illustre un recul en termes réels, derrière une façade de progrès agrégés.
Ce que révèle l’insuffisante intégration
Par ailleurs, le fait que commerce intra-africain ne représente que 14,4 % du commerce total du continent illustre que les écosystèmes industriels sont encore largement fragmentés et que les chaînes de valeur régionales sont insuffisamment intégrées en dépit d'entités et de programmes régulièrement invoqués dans les discours officiels comme leviers d'une transformation structurelle déjà en cours. Ainsi de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), du programme de développement des infrastructures (PIDA), du deuxième Plan d'action prioritaire (PAP2) pour la période 2021-2030, enfin de l'Agenda 2063 de l'Union africaine.
Enfin, autre élément que révèle le baromètre : il confirme ce que d'aucun pressentait sans pouvoir le chiffrer précisément : la concentration des flux d'investissement dans certaines régions.
La concentration des flux d'investissements sur le Maghreb
C'est le cas de l'Afrique du Nord qui capte à elle seule 56 % des investissements industriels courants mesurés par l'African Industrial Investment Barometer sur les trois dimensions de diversification, d'attractivité et d'ancrage productif.
En tête, il y a le Maroc. Porté par ses filières automobile avec 4,57 milliards de dollars d'exportations à fin mars 2026, les hubs de Tanger et Kénitra ainsi que par l’aéronautique avec plus de 2,5 milliards de dollars d'exportations en 2024 et plus de 150 entreprises, le royaume chérifien détrône l'Afrique du Sud comme première économie industrielle du continent. Ce qu'il est intéressant de constater, c'est qu'il s’agit-là d’un basculement qui rebat les cartes des équilibres industriels traditionnels du continent. Cela dit, quel impact ce baromètre peut-il avoir sur le terrain ?
La prudence est de mise dans son impact immédiat
L'histoire récente des indices de gouvernance ou de compétitivité en Afrique montre que la production de données fines précède rarement, de façon automatique, une réallocation effective des capitaux ou une révision des politiques publiques. Autrement dit, il faut éviter de faire de l'African Industrial Investment Barometer et de l'Indice d’industrialisation de l’Afrique un rendez-vous annuel de communication institutionnelle plutôt qu'un véritable outil d'arbitrage pour les décideurs. Ce risque est d'autant plus fort que ses deux promoteurs restent, pour l'un, une émanation indirecte de l'écosystème de la Banque africaine de développement, et pour l'autre, un cabinet privé dont le modèle économique dépendra largement de la souscription des États et des investisseurs qu'il est censé évaluer.
Cela dit, il s’agit néanmoins d’une initiative à saluer car elle s’inscrit dans la volonté, encore balbutiante mais réelle, de bâtir des instruments de mesure et de financement qui tiennent compte de ce que dans les cercles de la Banque africaine de développement et de l’Afreximbank on appelle “les modalités africaines”. À ce stade, il n’est pas interdit de formuler le voeu qu’au fur et à mesure des années, l'outil soit suffisamment convaincant et réussisse à influencer, même si c'est marginalement, à la fois les arbitrages budgétaires et les choix d'implantation des industriels internationaux sur le continent. (Eco-TransContinentsAfrica)
