Casablanca Business Forum : l’Afrique veut écrire elle-même son prochain chapitre économique

MOMENT. Souveraineté, capitaux, climat, talents : la 2e édition du forum de Casablanca Finance City a posé une question simple et vertigineuse. Comment l’Afrique peut-elle façonner les nouveaux équilibres mondiaux au lieu de les subir ?

Casablanca Business Forum : l’Afrique veut écrire elle-même son prochain chapitre économique

Vendredi 2 octobre 2026, Four Seasons de Casablanca. Pour sa deuxième édition, le Casablanca Business Forum s’était donné un titre en forme de programme : “Africa’s Next Economic Chapter”.

L’organisateur, Casablanca Finance City Authority (CFCA), n’a pas choisi ce thème au hasard. Fragmentation géopolitique, retour du protectionnisme, accélération technologique, urgence climatique : les règles du jeu économique mondial sont en train d’être réécrites. Reste à savoir qui tient la plume.

Passer du potentiel à l’exécution

Pour Saïd Ibrahimi, directeur général de la CFCA, l’Afrique doit désormais être regardée comme un acteur à part entière de l’économie mondiale, avec ses ambitions, ses talents et sa capacité d’innovation propres.

Son mot d’ordre tient en une formule : il s’agit moins de prédire ce que l’Afrique pourrait devenir que d’”accélérer ce qu’elle est déjà en train de devenir”.

La feuille de route qu’il a esquissée est séquentielle. Passer du potentiel à l’exécution. De l’investissement à la transformation. Puis à une croissance productive, inclusive et durable.

La ZLECAf, un cadre pour produire ensemble

En ouverture, le Haut-Commissaire au Plan, Chakib Benmoussa, a replacé la Zone de libre-échange continentale africaine au centre du jeu. Non pas seulement comme un outil pour commercer davantage entre Africains, mais comme un cadre pour produire ensemble et bâtir des chaînes de valeur continentales compétitives.

Les chiffres qu’il a rappelés donnent la mesure de l’enjeu. Environ 1,5 milliard d’habitants, soit près de 19 % de la population mondiale. Quelque 60 % des terres arables non cultivées de la planète. Environ 30 % des réserves mondiales de minerais critiques.

Beaucoup plus qu'un forum transactionnel, le Casablanca Business Forum  a choisi de positionner l'Afrique comme un acteur de la géo-économie internationale. 
Beaucoup plus qu'un forum transactionnel, le Casablanca Business Forum  a choisi de positionner l'Afrique comme un acteur de la géo-économie internationale. 

Trois priorités ont structuré son propos : des politiques publiques pensées en termes de résilience et d’adaptabilité, une vision du développement qui ne se réduit pas à la croissance moyenne, et un investissement massif dans le capital humain.

Il a aussi plaidé pour des statistiques africaines harmonisées, ouvertes et interopérables. Le continent, a-t-il résumé, doit financer son développement de manière “plus coordonnée, plus efficace et plus souveraine”.

Souveraineté : l’énergie et le numérique en première ligne

Le panel consacré à la recomposition mondiale a donné le ton des débats. Sur scène : Amal El Fallah Seghrouchni, ministre marocaine de la Transition numérique, Amina Benkhadra, directrice générale de l’ONHYM, Patrick Dupoux, directeur général et associé principal du Boston Consulting Group, et Lionel Zinsou, ancien Premier ministre du Bénin et cofondateur de SouthBridge.

La ministre a défendu une conception élargie de la souveraineté, désormais numérique autant que territoriale. Ses trois piliers : les infrastructures, la capacité de calcul et la réglementation. Malgré l’avance américaine et chinoise en intelligence artificielle, elle estime que les compétences africaines permettent de développer des modèles adaptés aux besoins du continent.

Amina Benkhadra a ramené le débat à son nerf : le principal déficit africain reste celui de l’investissement, en particulier dans les infrastructures énergétiques. Elle a cité le Gazoduc Africain-Atlantique, porté par 13 pays, comme vecteur d’intégration.

Patrick Dupoux a, lui, proposé une lecture géopolitique. Face à la domination industrielle chinoise et numérique américaine, l’Europe et l’Afrique seraient des “alliés objectifs”, appelés à une forme de co-protection dans l’industrie et le numérique.

Capitaux, climat, talents : les autres fronts

Les sessions suivantes ont balayé les autres fronts : la compétition mondiale pour les capitaux, la capacité de l’Afrique à transformer ses ambitions climatiques en actions concrètes à l’approche de la COP31, le financement des infrastructures et l’impératif d’intégration.

Le capital humain a fermé la marche, avec une session sur le passage de la fuite des cerveaux à la circulation des compétences.

C’est d’ailleurs sur ce thème que le forum a livré son principal produit : la 11e édition du rapport “Africa Insights” de CFC, réalisée avec Fitch Learning et consacrée aux talents en Afrique. Développement, mobilité et fidélisation des compétences y sont analysés comme leviers de compétitivité.

Annoncé comme la tête d’affiche, le Prix Nobel d’économie 2025 Philippe Aghion est finalement intervenu en visioconférence. Le théoricien de la destruction créatrice a exposé les conditions permettant de transformer les ruptures technologiques en gains de productivité et de croissance durable.

Un forum de positionnement

Aucun accord signé ni engagement chiffré n’a été rendu public à l’issue des travaux. Le Casablanca Business Forum se veut un espace de réflexion et d’influence plus qu’un sommet transactionnel.

Il sert aussi la stratégie de la place casablancaise. Créée en 2010, CFC revendique près de 300 entreprises membres, de 70 nationalités, opérant dans 53 pays africains. Elle se positionne comme porte d’entrée vers le continent, à l’intersection de l’Afrique, de l’Europe et du Moyen-Orient.

Le vrai test : voir l’Afrique comme un acteur

Depuis deux décennies, les forums sur “l’Afrique de demain” se multiplient, du Maghreb à l’Afrique australe, des capitales européennes aux places du Golfe. Le diagnostic est connu, les chiffres aussi.

Ce qui change, c’est le ton. On ne parle plus de l’Afrique comme d’une destination d’investissement, mais comme d’un acteur qui négocie sa place dans un monde éclaté entre blocs. La souveraineté énergétique, numérique et statistique y devient une condition de la croissance, non un slogan.

Le prochain chapitre ne s’écrira pourtant ni à Casablanca ni dans aucun forum. Il se jouera dans la mise en œuvre effective de la ZLECAf, dans la capacité à mobiliser l’épargne africaine et dans la rétention des talents. C’est à cette aune que l’ambition affichée le 2 octobre devra être jugée. (Eco-TransContinentsAfrica)

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