Deux jours de plénières, de panels sectoriels et de pitchs d'entrepreneurs, suivis d'une déclaration finale signée par le Conseil consultatif du Forum ont permis de dégager six enseignements que la déclaration de clôture est venue, pour partie, valider par des engagements chiffrés.
Du discours au chiffre
Le ton a été fixé dès l'ouverture par Bernard Denault, porte-parole du ministère québécois des Relations internationales et par ailleurs directeur général Europe, Afrique, Moyen-Orient et mobilité internationale jeunesse. Il a appelé à transformer l'espace francophone “en investissements réels et en projets industriels durables”.
La vice-présidente de la Banque africaine de développement (BAD), Marie-Laure Akin-Olugbade, a durci l'exigence : un partenariat qui “se mesure en transactions conclues, en entreprises créées et en emplois générés, et non en déclarations d'intention”.
Le modérateur Félix Zogning, professeur titulaire à l’École de Gestion de l’Université de Sherbrooke, en a fait une méthode, résumée en quatre verbes lors du panel sur les corridors économiques : choisir des priorités géographiques, connecter les entreprises entre elles, rester dans la durée, et surtout mesurer au nombre de contrats conclus, non de missions organisées.
La déclaration finale reprend d’ailleurs cette exigence presque mot pour mot, promettant que “chaque rencontre puisse déboucher sur un partenariat, chaque partenariat sur un investissement et chaque investissement sur des retombées durables”.
La volonté politique comme condition première
Deuxième leçon, portée par la Guinée, pays vedette de cette édition : sans volonté politique assumée, aucune transformation n'est possible. Le ministre guinéen des Infrastructures, Facinet Sylla, l'a illustré par un différend resté dans les mémoires, celui né du fait que Conakry a mis fin à l'exploitation d'un investisseur qui refusait, après quinze ans, de construire la raffinerie d'alumine promise. Les licences minières guinéennes sont désormais conditionnées à la transformation locale, avec trois raffineries en construction en moins de trois ans.
Le programme Simandou 2040 en tire les conséquences pratiques : 1 300 kilomètres de rails multi-usages, propriété de l'État, formation de la main-d'œuvre inscrite au contrat.
La Banque africaine de développement a érigé ce modèle en doctrine, celle des “corridors de prospérité” intégrant contenu local, financement des PME et désenclavement des derniers kilomètres.
Financer autrement le risque africain
Le forum a mis en évidence un nœud structurel important : la prime de risque, réelle ou perçue, qui pénalise le continent. Il faut savoir, comme l’a dit Hippolyte Fofack, expert en géopolitique et développement international, ex-économiste en chef de la Banque africaine d'import-export, “seuls trois pays africains, soit le Botswana, l’Île Maurice et le Maroc, disposent d'un investment grade, et le fait d’être dans tel ou tel pays fait qu’une entreprise voit sa notation plafonnée mécaniquement.
Une piste de réflexion et d’action a été creusée sans détour : mobiliser l'épargne longue locale, notamment les fonds de pension, pour financer en monnaie locale des infrastructures dont les revenus sont eux-mêmes générés localement, plutôt que d'emprunter en devises fortes pour des recettes en francs CFA par exemple.
D’ailleurs, les institutions multilatérales orientent désormais leurs efforts vers des plateformes de co-investissement. Objectif : éviter que chaque projet n'avance isolément.
Une jeunesse entrepreneuriale déjà à l'œuvre
Autre enseignement, incarné par les pitchs d'entrepreneurs venus présenter leurs projets en dix minutes chrono : la relation Canada-Afrique ne se joue pas qu'entre chancelleries.
Le parcours de Momath Cissé, fondateur du groupe sénégalais Kelimane en a fourni la preuve la plus spectaculaire. Parti de la vente de sachets de glace dans son village à dix ans, Momath Cissé est aujourd'hui à la tête d'un groupe de BTP présent dans cinq pays d'Afrique de l'Ouest. En effet, la déclaration finale a confirmé la signature, en marge du forum, d'un contrat de 125 millions de dollars entre son groupe et les communes de Belep et de Poum, en Nouvelle-Calédonie, dont la délégation était également présente à Montréal. Un pont Sénégal-Pacifique noué hors des panels officiels, preuve que ce type de rassemblement produit des effets que l'agenda ne prévoit pas. Kelimane finance par ailleurs un projet agricole sénégalais à hauteur de 200 000 dollars.
Autre profil entendu : Areeba Guinée, opérateur télécoms repris par l'État après le retrait de MTN, en quête de 200 à 300 millions de dollars pour reconquérir son marché.
La diaspora, un pont à consolider
Un fil courait entre les deux journées : celui de la diaspora comme infrastructure diplomatique à part entière. La délégation guinéenne a résumé son pari en une image : “Un million de Guinéens” au Canada, “un million de Canadiens” en Guinée. C’est la condition, selon elle, d'un vrai décollage des affaires.

Mais cette ressource se heurte à des barrières concrètes : “70 % des citoyens francophones ont encore besoin d'un visa pour circuler dans un autre pays francophone”, a rappelé Hervé Prince Agbodjan, directeur de l'Observatoire de la Francophonie économique.
La déclaration finale reconnaît d’ailleurs explicitement ce rôle, appelant à mobiliser “davantage la diaspora africaine, reconnue comme un acteur économique, financier, culturel et diplomatique majeur”. Elle salue le rôle historique des Afro-descendants dans la construction de ponts entre les continents.
La francophonie économique, sommée de choisir un camp
Dernier enseignement, plus inconfortable : “les échanges commerciaux entre le Canada et l'Afrique plafonnent à environ 1 % du commerce extérieur canadien”, a chiffré M. Agbodjan, alors même que le continent concentre un marché en construction, la Zone de libre-échange continentale africaine, une jeunesse appelée à représenter le quart de l'humanité d'ici vingt ans, et des besoins d'investissement considérables.
Par ailleurs, le Canada dispose de traités bilatéraux d'investissement avec l'Afrique, mais d'aucun accord commercial : un déséquilibre révélateur.
Le modérateur du panel sur la Francophonie économique, Jean-Louis Roy, ex-secrétaire général de l’Agence intergouvernementale de la Francophonie, également président du Conseil consultatif du Forum Afrique Expansion (CCFAE), a poussé l'argument plus loin, interpellant l'espace francophone sur son absence des grands chantiers structurants du continent.
Sa conclusion, partagée par la Sherpa et représentante de la première ministre du Nouveau-Brunswick, Isabelle Doucet est la suivante : il faut passer d'une francophonie institutionnelle à une francophonie transactionnelle, capable de rapprocher marchés, capitaux et compétences, un mot d'ordre dont la déclaration finale offre une première traduction concrète. Ainsi du protocole Roumanie-Guinée sur la formation en pharmacie et médecine vétérinaire mais aussi l'entente entre l'Université de Moncton et la Guinée pour le programme SIMANDOU Académie.
Ce qu'il faut retenir de ce Forum
De Dakar à Conakry, de la Nouvelle-Calédonie au Nouveau-Brunswick, cette 10ᵉ édition aura révélé une convergence d'agenda inhabituelle : le diagnostic est partagé : il y a trop de discours et pas assez de contrats. Et les remèdes convergent, du financement en monnaie locale à l'intégration continentale.
La déclaration finale, lue par la PDG du Forum, Marie-Laure Konan, en confirmant six engagements concrets et un suivi programmé à Conakry dès octobre 2026 avant la 11ᵉ édition en 2027, transforme une partie de ce diagnostic en calendrier vérifiable. Reste l'épreuve du temps long, celle d'une relation faite d'élans répétés et de longues éclipses. “Le temps du potentiel”, conclut le texte du Forum, “est derrière nous ; celui de la concrétisation commence maintenant”. (Eco-TransContinentsAfrica)
