Boké. Le nom de cette préfecture du nord-ouest guinéen est devenu, au fil des ans, synonyme de bauxite. Le sous-sol de la région recèlerait jusqu’à 23 milliards de tonnes de ce minerai, ce qui en fait l’un des plus grands gisements de la planète. Le poids économique suit. En 2024, les taxes d’exportation et d’extraction de bauxite ont rapporté jusqu’à 352 millions de dollars au Trésor public guinéen.
Le secteur minier industriel, lui, comptait près de 13 500 emplois en 2022, selon le rapport 2024 de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE). Boké a bien des allures de poumon économique national. Mais ce poumon respire au détriment d’autres.
C’est l’alerte lancée par Action Mines Guinée et l’International Peace Information Service (IPIS) dans une étude conjointe publiée en décembre 2025 : "Les répercussions de l’exploitation de la bauxite sur l’élevage et la pêche dans la préfecture de Boké en Guinée".
La première organisation milite pour une meilleure gouvernance des industries extractives guinéennes et un développement durable et inclusif. La seconde est un institut de recherche indépendant qui accompagne, par ses analyses et ses conseils, les acteurs engagés pour la paix et le développement durable.
Deux piliers de l’économie rurale
Pour mesurer la portée de l’alerte, il faut rappeler ce que pèsent la pêche et l’élevage en Guinée. Selon la Banque mondiale, l’agriculture au sens large, pêche et élevage compris, mobilise 52 % de la main-d’œuvre du pays et fait vivre un peu plus de 60 % de la population.
En avril 2026, le ministre des Pêches et de l’Économie bleue chiffrait la contribution de la pêche à environ 4,5 % du PIB. Le secteur emploie directement 3,3 millions de personnes, soit 7,5 % de la population.
L’élevage n’est pas en reste. Un diagnostic publié en 2023 par le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) lui attribue 4,6 % du PIB. Il assure environ 30 % des revenus de plus de 300 000 familles rurales.
Une demande mondiale qui s’emballe
L’alerte intervient alors que l’extraction de bauxite connaît une croissance soutenue, portée par l’appétit international pour ce minerai stratégique. La bauxite est la matière première de l’aluminium, indispensable à l’armement, au bâtiment, à l’aéronautique comme aux équipements d’énergies renouvelables.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Entre 2016 et 2023, les exportations guinéennes de bauxite vers la Chine ont bondi de 831 %. Entre 2012 et 2016, 63 % des importations de bauxite de l’Union européenne provenaient déjà de Guinée.
Le Rio Nunez, devenu couloir minéralier
Le constat des chercheurs est double. L’extraction se fait sur des zones de pastoralisme. Et l’évacuation du minerai vers l’Atlantique passe par des ports minéraliers construits le long du Rio Nunez, un fleuve dont vivent des milliers de pêcheurs.
Depuis 2015, la multiplication de ces ports a fait exploser le trafic des minéraliers. Résultat : une pêche artisanale entravée, des filets détruits par le passage des navires. S’y ajoutent les huiles de moteur déversées dans le fleuve et le bruit des bateaux, qui perturbent la reproduction des poissons.
La construction et l’extension des installations portuaires ont, en outre, détruit des dizaines d’hectares de mangroves. Or ces milieux sont précisément les frayères de nombreuses espèces. Les pêcheurs constatent une raréfaction du poisson, voire la disparition de certaines espèces.
Des pâturages grignotés par les concessions
Pour l’élevage, le problème est d’abord foncier : nombre de terres agropastorales se trouvent dans les périmètres concédés aux compagnies minières.
L’étude cite le service du développement rural de Sangarédi. En 2025, les concessions minières y occupaient 80 % du territoire. Les 20 % restants étaient consacrés à l’agriculture et au pastoralisme, dont moins de 6 % à l’élevage.
L’activité minière pollue et assèche aussi des points d’eau vitaux pour le bétail. Les pâturages se réduisent et les éleveurs sont contraints de partir vers d’autres régions.
L’impact sur les moyens de subsistance est net : 84 % des 160 éleveurs et pêcheurs interrogés déclarent gagner moins qu’avant l’essor minier amorcé en 2015.
Des compensations à trous, une RSE de façade
La législation guinéenne prévoit bien l’indemnisation des dommages causés par l’activité minière. Les versements ont lieu, mais les populations concernées sont rarement associées au calcul des montants. Certains préjudices échappent par ailleurs à toute compensation, à commencer par les filets détruits par les minéraliers.
Les programmes de responsabilité sociale des entreprises (RSE) ne comblent pas le déficit. Les compagnies y privilégient des actions peu coûteuses : forages, pistes communautaires, distributions de riz, terrains de football, salles pour les jeunes. Au détriment d’investissements durables et structurants.
Quant aux promesses d’emploi, elles sont souvent peu tenues. Ou se résument à des contrats courts et à des stages qui débouchent rarement sur une embauche.
Consentement préalable et aménagement du territoire
Aux compagnies minières, l’étude recommande des consultations fondées sur le consentement libre, préalable et éclairé des populations, avant, pendant et après l’exploitation. Elle préconise aussi des bassins de rétention pour les boues résiduelles et le balisage des routes empruntées par les minéraliers.
Aux autorités locales et nationales, elle demande des plans d’aménagement du territoire intégrant les zones agropastorales et halieutiques. Mais aussi le contrôle et la sanction des entreprises qui enfreignent le code minier ou les droits des communautés, et la garantie d’une information et d’une consultation libres et transparentes.
Aux communautés enfin, elle conseille de s’organiser en coopératives et en groupements pour peser collectivement. Et de documenter systématiquement accidents (bétail écrasé, collisions avec les minéraliers) et pollutions des sols et de l’eau, afin d’appuyer des médiations débouchant sur une indemnisation équitable.
Au-delà de Boké, la question du partage de la rente
Le cas de Boké dépasse la seule Guinée. Il illustre une tension que connaissent nombre de pays africains riches en ressources, du golfe de Guinée au Maghreb : comment faire en sorte que la rente minière ne se construise pas sur l’érosion des économies vivrières qui font vivre la majorité de la population ?
À l’heure où Conakry affiche sa volonté de mieux contrôler le secteur et de transformer davantage son minerai sur place, la cohabitation entre mines, pêche et élevage devient un test de crédibilité. Pour l’État comme pour les compagnies, l’enjeu n’est plus seulement d’extraire plus, mais de le faire sans assécher les territoires qui accueillent les gisements. (Eco-TransContinentsAfrica)
