Le chiffre a de quoi rassurer. En 2025, le ratio médian de la dette publique au PIB s'est stabilisé à 57 % en Afrique subsaharienne. Après les années de dérapage liées à la pandémie, puis à l'envolée des taux d'intérêt mondiaux, la courbe ne monte plus.
Le rapport “État des lieux de l'économie africaine”, publié le 6 octobre 2026 par la Banque mondiale, invite pourtant à ne pas s'en contenter. Cette stabilisation, écrit l'institution, masque une évolution de la structure des engagements publics vers un profil d'endettement plus coûteux et plus risqué.
Des comptes primaires presque à l'équilibre
Le déficit primaire régional, c'est-à-dire hors charges d'intérêts, avait culminé à 3,1 % du PIB en 2020, en pleine pandémie. Il devrait revenir à 0,5 % en 2025, puis laisser place à l'équilibre en 2028. Les gouvernements ont ainsi fait leur part.
Cet effort d'assainissement, engagé depuis 2021, est en effet réel. Entre 2023 et 2026, les recettes publiques devraient progresser de 2,6 points de PIB, plus vite que les dépenses totales, en hausse de 2,3 points.
Les intérêts sont le premier bénéficiaire de la hausse des dépenses
Cela dit, le détail de cette hausse est révélateur d’une réalité. Les dépenses hors intérêts n'en représenteraient que 0,4 point. Autrement dit, l'essentiel de l'effort supplémentaire est absorbé par la charge de la dette.
Les paiements d'intérêts pèsent en moyenne entre 2,9 et 3,2 points de PIB sur la période 2023-2026. C'est ce qui maintient le déficit budgétaire global à 3,5 % du PIB en 2026, avant un repli à 3,1 % en 2027-2028.
Le service de la dette extérieure publique et garantie par l'État est, lui, resté compris entre 1,6 et 1,7 % du PIB depuis 2021. En avril, la Banque mondiale avait livré un indicateur plus parlant encore : rapporté aux recettes publiques, ce service est passé de 9 % en 2017 à 18 % en 2025. Il a doublé en huit ans.
Au-delà de la dette extérieure, la dette intérieure est la nouvelle frontière
En vérité, le changement le plus profond est ailleurs. Depuis 2021, la dette intérieure est devenue la principale source de financement des États subsahariens. Faute d'accès aux marchés internationaux à des conditions acceptables, les Trésors se tournent vers les banques locales et les marchés régionaux.
Ces financements ont un coût que les économistes connaissent bien : des taux souvent élevés, des maturités courtes et un risque d'éviction du crédit au secteur privé. Les banques qui prêtent à l'État prêtent moins aux entreprises.
Côté extérieur, la base des créanciers s'est diversifiée et fragmentée. Une restructuration, quand elle devient nécessaire, n'en est que plus longue à négocier. La Zambie, en défaut de paiement à partir de 2020, en a fait l'amère expérience.
Pour la Banque mondiale, la viabilité de la dette dépend désormais davantage des tensions budgétaires, des contraintes de financement et du poids du service de la dette que du niveau de l'encours.
Un cercle vicieux s'enclenche
En fait, l'institution décrit un mécanisme implacable. Plus le service de la dette absorbe de recettes, moins il reste pour les infrastructures, le capital humain et la protection sociale. L'accumulation de capital ralentit, la productivité stagne, la pauvreté recule moins vite.
La croissance s'affaiblit, les recettes peinent à suivre, et le poids de la dette s'alourdit d'autant. Un cycle qui menace en particulier les pays confrontés à d'importants remboursements de principal dans les années à venir.
Le rapport d'avril en donnait la mesure : l'investissement public en capital reste inférieur d'environ 20 % à son niveau de 2014.
Un risque de marché rôde
Il y a aussi que la menace vient aussi de l'extérieur. Une révision de la tarification des risques sur les marchés mondiaux, liée notamment au conflit au Moyen-Orient, renchérirait les emprunts souverains et compromettrait les refinancements des pays déjà sous pression.
Dans le même temps, les principaux bailleurs ont considérablement réduit leur aide à l'Afrique subsaharienne. La Banque mondiale plaide pour des solutions de long terme : des marchés financiers nationaux plus profonds, des fonds souverains capables de générer des ressources stables et une mobilisation accrue des recettes intérieures.
Ainsi, le débat dépasse la seule comptabilité publique. Depuis plusieurs années, l'Union africaine réclame une réforme de l'architecture financière internationale, jugée trop lente à restructurer et trop sévère dans sa perception des risques africains. Le diagnostic de la Banque mondiale lui donne, en creux, du grain à moudre : une dette stabilisée mais plus chère reste une dette qui empêche d'investir. Pour des États qui doivent financer à la fois leur transition énergétique, leur adaptation climatique et leur entrée dans l'ère de l'IA, la vraie question n'est plus le niveau de l'encours. C'est le prix de chaque dollar emprunté. (Eco-TransContinentsAfrica)
