Derrière ce qui pourrait sembler n’être qu’une nuance de vocabulaire se cache une différence fondamentale de politique économique.
La "chaîne de valeur" éclaire d’abord la manière dont une entreprise organise ses activités pour créer de la valeur et renforcer sa compétitivité. Les "chaînes de valeurs interconnectées" posent une autre question : comment organiser un espace économique pour que des milliers d’entreprises, d’activités et de territoires deviennent complémentaires, créent des opportunités les uns pour les autres et contribuent ensemble à la transformation structurelle d’une économie ?
Entre les deux apparaît un chaînon trop souvent absent des politiques de développement : la méso-économie intégrante, interface entre la microéconomie productive et une macroéconomie ascendante de transformation.
Une confusion de vocabulaire peut donc cacher une confusion beaucoup plus profonde de politique économique. C’est, me semble-t-il, ce qui se produit lorsque l’on utilise indistinctement les expressions "chaîne de valeur" et "chaînes de valeurs", alors qu’elles peuvent renvoyer à des niveaux d’analyse et à des objets d’intervention profondément différents.
Cette clarification n’est pas une querelle sémantique. Elle permet de comprendre pourquoi certaines politiques dites de "développement des chaînes de valeur" restent enfermées dans des interventions sectorielles, entrepreneuriales ou filières, alors que la transformation structurelle d’une économie exige de construire les interfaces permettant à des activités productives différentes de devenir interdépendantes, complémentaires et mutuellement porteuses de croissance.
De la chaîne de valeur de l’entreprise…
La notion de chaîne de valeur, notamment popularisée par Michael Porter à Harvard Business School, permet de comprendre comment une entreprise organise ses différentes activités pour créer de la valeur et construire un avantage concurrentiel. Approvisionnement, production, logistique, commercialisation, services, technologie, ressources humaines et fonctions de soutien participent ainsi à un même processus de création de valeur.
Cette construction est fondamentalement microéconomique. Et cela est parfaitement cohérent avec son origine intellectuelle : une Business School s’intéresse naturellement à l’entreprise, à son organisation, à sa stratégie et à sa compétitivité.
La question centrale est alors la suivante : Comment l’entreprise organise-t-elle ses activités pour produire davantage de valeur et améliorer sa position concurrentielle ? Cette question est essentielle mais ce n’est pas exactement celle que doit se poser un gouvernement lorsqu’il cherche à transformer la structure productive d’un pays.
… aux chaînes de valeurs interconnectées dans l’espace économique
Lorsque j’ai développé les Stratégies d’Interface, publiées en 1991 après avoir commencé à en expérimenter les principes dans le cadre de mon activité entrepreneuriale dès la fin des années 1980, mon interrogation était différente. Je ne cherchais pas seulement à comprendre comment une entreprise organise sa propre création de valeur. Je cherchais à comprendre comment plusieurs activités économiques pouvaient être interconnectées dans l’espace afin que la création de valeur des unes devienne une source d’opportunités pour les autres. Le produit de l’une devient l’intrant de l’autre.
L’investissement de l’une crée le marché d’une autre. Une infrastructure commune réduit les coûts de plusieurs activités.
Un système de financement adapté permet de transformer des opportunités économiquement viables en investissements bancables.
Des services technologiques, logistiques, commerciaux, de formation, de certification, de métrologie ou de maintenance deviennent des infrastructures communes de compétitivité.
Et lorsque plusieurs projets sont conçus ensemble de manière cohérente, leurs complémentarités peuvent contribuer à réduire mutuellement leurs risques, nous ne sommes alors plus seulement dans la microéconomie de l’entreprise, nous entrons dans ce que j’appelle une méso-économie intégrante.
Ce qu'il y a dans l’espace de la méso-économie intégrante
C’est le véritable espace de la politique publique de transformation
La distinction entre la microéconomie de l’entreprise et la méso-économie intégrante est capitale pour l’action publique.
L’État n’a pas vocation à entrer dans les entreprises pour décider à leur place comment elles doivent organiser leur production, choisir leurs fournisseurs, gérer leurs ressources humaines ou conduire leur stratégie commerciale. Cela relève d’abord de l’entrepreneur et du management.
En revanche, l’État a une responsabilité déterminante dans la construction de l’environnement méso-économique permettant à des milliers d’entreprises de naître, de croître, de coopérer, d’investir et d’accéder aux marchés.
C’est à ce niveau que se construisent les chaînes de valeurs interconnectées, les grappes d’entreprises, les pôles de croissance, les Centres de Croissance Multipolaires, les infrastructures logistiques et productives, les infrastructures financières adaptées, les systèmes de qualité, de standards, de métrologie et de testing, les plateformes technologiques, les mécanismes de formation, les interfaces commerciales et les instruments intelligents de dérisquage.
L’État ne doit donc pas se substituer à l’entreprise. Il doit contribuer à construire l’écosystème qui permet aux entreprises de créer davantage de valeur ensemble. Voilà la différence fondamentale. Le chaînon manquant entre microéconomie et macroéconomie
Ce que la méso-économie permet en plus
Cette méso-économie intégrante permet également de résoudre une autre difficulté récurrente des politiques de développement.
Nous avons pris l’habitude de regarder les économies africaines depuis le sommet : croissance du PIB, déficit budgétaire, dette publique, inflation, balance des paiements, réserves de change, recettes fiscales. Ces indicateurs sont indispensables. Mais ils mesurent principalement des résultats agrégés. Ils ne fabriquent pas, par eux-mêmes, les capacités productives dont dépend l’amélioration durable de ces résultats.
Or une économie nationale est aussi constituée d’entreprises qui produisent, investissent, embauchent, innovent, exportent, paient des salaires et des impôts.
La question fondamentale devient donc celle-ci : Comment fabriquer, à partir du terrain, les capacités productives dont les performances agrégées finiront par transformer les indicateurs macroéconomiques ?
C’est ici qu’apparaît la nécessité d’une macroéconomie ascendante. Une économie productive se construit entreprise après entreprise, chaîne après chaîne, territoire après territoire, cluster après cluster, centre de croissance après centre de croissance.
Lorsque ces systèmes deviennent suffisamment nombreux, compétitifs et interconnectés, ils génèrent davantage de production, d’emplois, de revenus, d’épargne, d’investissement, d’exportations et de recettes fiscales. La performance macroéconomique devient alors, pour une part essentielle, l’expression agrégée d’une méso-économie productive devenue suffisamment dense, diversifiée et compétitive.
Une distinction déterminante pour les institutions de développement. Cette clarification devrait particulièrement intéresser les gouvernements, les institutions financières internationales, les banques multilatérales de développement et les agences de coopération.
Les bonnes questions à se poser
Lorsqu’une institution affirme vouloir “développer des chaînes de valeur”, la première question devrait être :
De quoi parle-t-on exactement ? Veut-on améliorer la performance de quelques entreprises ? Structurer une filière ? Connecter plusieurs activités productives ? Construire un écosystème territorial ? Développer un pôle de croissance ? Créer un Centre de Croissance Multipolaire ? Où utiliser plusieurs chaînes de valeurs interconnectées pour transformer progressivement la structure productive d’une économie ?
Toutes ces interventions peuvent être utiles. Mais elles ne correspondent ni aux mêmes niveaux d’analyse, ni aux mêmes instruments, ni aux mêmes financements, ni aux mêmes institutions. Et surtout, elles ne produisent pas les mêmes effets systémiques.
De la sémantique à la politique économique
Nous pouvons ainsi distinguer trois niveaux complémentaires :
- d’abord, la microéconomie qui est notamment l’espace de l’entreprise et de sa chaîne de valeur.
- ensuite, La méso-économie intégrante qui est l’espace des chaînes de valeurs interconnectées, des grappes productives, des infrastructures communes et des Centres de Croissance Multipolaires.
- enfin, la macroéconomie ascendante qui est l’expression agrégée de la production, de l’investissement, de l’emploi, des revenus, des exportations et des ressources fiscales générés par cette densification du tissu productif.
Ces trois niveaux ne s’opposent pas. Ils doivent s’articuler.
C’est précisément cette articulation qui permet de passer de la gestion d’entreprises individuelles à la construction d’écosystèmes productifs, puis de ces écosystèmes à la transformation structurelle d’une économie nationale.
La différence entre “chaîne de valeur” et “chaînes de valeurs interconnectées” n’est donc pas seulement une affaire de singulier ou de pluriel. Elle révèle un changement d’échelle, d’unité d’analyse et, surtout, de politique économique.
Car la véritable question du développement n’est pas seulement de savoir comment une entreprise peut créer davantage de valeur. Elle est de savoir :
- Comment organiser un espace économique dans lequel des milliers d’entreprises peuvent créer de la valeur les unes pour les autres,
- Comment transformer leurs interdépendances en opportunités d’investissement,
- Comment se dérisquer mutuellement et construire, ensemble, une prospérité durable et partagée.
C’est là que la microéconomie rencontre la méso-économie. Et c’est de cette méso-économie intégrante que peut naître une véritable macroéconomie ascendante de transformation. (Eco-TransContinentsAfrica)
* Économiste, Concepteur et Architecte des Transformations Stratégiques
