Le temps où était d’Evangile la parole des grandes agences de notation américaines que sont Moody’s, Stanley & Poor’s et Fitch Ratings semble révolu. Désormais, leur appréciation est scrutée dans le détail de leurs fondements et dans l’argumentation qui la justifie. Le cas récent de la levée de bouclier de l’Union africaine à la suite de la dégradation par Fitch de la note de l’Afreximbank en est une parfaite illustration.
Fitch dégrade Afreximbank et explique
La semaine dernière donc, l’agence Fitch a dégradé la notation de crédit d'Afreximbank, basée au Caire, à BBB soit juste un cran au-dessus des notations spéculatives. A l’appui de cette appréciation, elle a invoqué à la fois des risques de crédit élevés et des politiques de gestion des risques faibles.
Sur quoi s’est-elle basée pour arriver à cette appréciation ?
Fitch a calculé que le ratio de prêts non performants (NPL) d'Afreximbank dépassait le seuil de 6 % dit de “risque élevé” dans ses critères. De son côté, Afreximbank a déclaré dans ses résultats d'exploitation du premier trimestre que le ratio de prêts non productifs s'élevait à seulement 2,44 % à la fin du mois de mars.
Sans commenter la rétrogradation de sa note par Fitch, l’Afreximbank s’est contenté de déclarer qu’elle n’était en pourparlers de restructuration de la dette avec aucun de ses États membres. Une façon de dire que la conclusion de l’agence américaine est sans objet.
Il faut dire que l’Afreximbank a pris les devants et cherché à protéger ses prêts contre la restructuration dans certains pays comme le Ghana, la Zambie et le Malawi. En tant que prêteur multilatéral, elle a préféré le statut de créancier.
Pas d’accord, l’Union africaine déroule son contre-argumentaire
Fort de tous ces éléments, le Mécanisme africain d'évaluation par les pairs (MAEP), organe créé par l'Union africaine pour préparer le lancement d'une agence africaine de notation de crédit dans le courant de l'année, a contesté les calculs de Fitch.
A la base de cette contestation, l’organisme d'examen du crédit de l'Union africaine a affirmé que Fitch s’était basé sur une catégorisation “défectueuse” des prêts. Autrement dit, l’agence de notation américaine a mal apprécié des crédits et les a donc mal classés. Résultat : des crédits non productifs de l'Afreximbank ont basculé dans des crédits à risque élevé de Fitch.
“Le MAEP note avec inquiétude que Fitch Ratings a mal classé les expositions souveraines d'Afreximbank aux gouvernements du Ghana, du Soudan du Sud et de la Zambie en tant que prêts non productifs”, estime-t-on du côté de l’Union africaine. Et d’ajouter dans un communiqué que “cette classification soulève des questions juridiques, institutionnelles et analytiques critiques que le MAEP conteste fermement”.
Logiquement donc, le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs a demandé que la notation de Fitch soit reconsidérée et a appelé à des discussions entre Fitch, Afreximbank et d'autres institutions africaines.
Fitch persiste et signe, le MAEP aussi
Fitch a défendu sa décision de notation affirmant qu'elle fonctionne sur la base d'une analyse indépendante et opportune.
“Toutes les décisions de notation supranationale de Fitch sont prises uniquement en fonction d'un critère de notation cohérent à l'échelle mondiale et accessible au public, les facteurs de notation et les sensibilités étant clairement identifiés dans notre commentaire de notation publique en cours”, a déclaré l'agence de notation à Reuters.
“Le traité fondateur de l’Afreximbank dont le mandat est de promouvoir le commerce intra-africain et extra-africain, est juridiquement contraignant pour tous les membres imposant des obligations légales aux opérations financières de la banque”, a rétorqué l’organisme d'examen du crédit de l'Union africaine.
“Les prêts d’Afreximbank à ses États membres sont en effet régis par un cadre de coopération intergouvernementale et d’engagement mutuel, plutôt que par des principes de risque commercial typiques, protégeant ainsi ses prêts de glisser dans le domaine de la non-performance”, a-t-il poursuivi.
Et le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs de conclure : “Le traitement unilatéral par Fitch de ces expositions souveraines, comparables aux prêts commerciaux basés sur le marché, malgré leur soutien par des obligations conventionnelles et des participations des actionnaires, est défectueux”.
Une conclusion qui illustre, à défaut d’un divorce, des divergences importantes de forme et de fond. Au regard des graves conséquences qu’une dégradation a sur les taux des crédits accordés aux institutions financières africaines et aux gouvernements du continent, cette polémique est loin d’être anodine. Elle justifie pour le moins l’urgence pour l’Afrique de mettre en place son organe de notation pour une appréciation plus pertinente de ses risques. (Eco-TransContinentsAfrica)
