Le décor avait été soigneusement choisi. C’est en marge du Forum économique et humanitaire Russie-Afrique, qui accompagne les 28 et 29 octobre le troisième sommet Russie-Afrique à Moscou, que la Banque confédérale pour l’investissement et le développement de l’Alliance des États du Sahel (BCID-AES) a signé, mercredi 28 octobre, un mémorandum d’entente avec VEB.RF, la société d’État russe de développement.
Le document a été paraphé par Balibié Serge Auguste Bayala, président de la BCID-AES, et Daniil Algoulian, vice-président de VEB.RF, en présence du vice-Premier ministre russe Alexandre Novak. Selon la Primature burkinabè, l’institution russe devient ainsi le tout premier partenaire international de la jeune banque sahélienne.
Côté sahélien, le ton est à l’impatience. Représentant la Confédération, le Premier ministre burkinabè Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo a appelé à « être concrets » et à faire émerger « au plus vite des projets structurants pour le Sahel », créateurs d’emplois et porteurs de transfert de compétences.
Il a fixé un cap précis : désignation immédiate de points focaux, signature d’un premier projet dans les douze mois, procédures accélérées et bilan annuel conjoint des réalisations. Une manière de prévenir l’écueil classique des mémorandums qui restent lettre morte.
Une feuille de route centrée sur le financement de projets
Selon Balibié Serge Auguste Bayala, la coopération portera sur le renforcement des capacités, la structuration et le financement de projets d’investissement, ainsi que sur la facilitation des moyens de paiement liés aux échanges commerciaux.
Quatre secteurs sont mis en avant : l’énergie, l’agriculture, la transformation des productions locales et les infrastructures. Autant de chantiers où les besoins des trois pays sahéliens sont considérables.
La signature a été préparée la veille, le 27 octobre, lors d’une réunion au siège de VEB.RF. Autour de la table : le président de la BCID-AES, les ministres de l’Économie et des Finances du Mali, Alousséni Sanou, et du Burkina Faso, Aboubakar Nacanabo, ainsi que Tatiana Dovgalenko, directrice du département du partenariat avec l’Afrique au ministère russe des Affaires étrangères.
À l’issue de cette rencontre, Daniil Algoulian a indiqué que le portefeuille de prêts et de garanties de VEB.RF sur des projets africains dépassait déjà l’équivalent de 2,5 milliards de dollars, et que l’institution entendait l’accroître, notamment dans l’espace sahélien, qu’il a qualifié de région clé.
Les pistes évoquées par le dirigeant russe sont explicites : infrastructures et industrie, transformation conjointe des ressources naturelles, mais aussi livraisons de produits pétroliers, de céréales, d’engrais et de produits métallurgiques russes.
VEB.RF, le bras financier de l’État russe
VEB.RF n’est pas une banque comme les autres. Héritière de la Vnesheconombank soviétique, la banque du commerce extérieur de l’URSS, elle a été réorganisée en institution de développement en 2007, puis rebaptisée VEB.RF en 2018.
Présidée depuis 2018 par Igor Chouvalov, elle est placée sous l’autorité d’un conseil de surveillance que dirige le Premier ministre russe. Elle coiffe le dispositif public de soutien à l’exportation, qui comprend le Centre russe d’exportation, l’assureur-crédit EXIAR et Roseximbank.
Daniil Algoulian a pris soin de convoquer l’histoire. Dans les années 1970 et 1980, a-t-il rappelé, la Vnesheconombank figurait parmi les principaux créanciers des pays de la région. Une relation de près de soixante ans que Moscou entend réactiver, en proposant aussi à la BCID-AES ses méthodes et ses programmes d’ingénierie de projets.
Reste une donnée de fond : VEB.RF figure sur les listes de sanctions de l’Union européenne et des États-Unis depuis 2022, et a été déconnectée du réseau SWIFT par les Européens. Un paramètre qui pèsera sur la mise en œuvre de l’accord.
La BCID-AES, instrument de souveraineté encore en rodage
Côté sahélien, la banque confédérale est elle-même une institution neuve. Officialisée le 13 mars 2025 par les chefs d’État de l’AES, elle a été dotée d’un capital initial de 500 milliards de francs CFA, soit environ 762 millions d’euros.
Pour l’alimenter durablement, les trois pays ont instauré le 28 mars 2025 un prélèvement confédéral de 0,5 % sur les importations en provenance de pays tiers, dont une partie est destinée au capital de la banque.
Le démarrage n’a pas été linéaire. L’échéance du 30 septembre 2025, fixée pour la libération du capital initial, est passée sans communication officielle. Le lancement formel de la BCID-AES n’est intervenu qu’en décembre 2025, à Bamako, le reliquat du capital devant être libéré au plus tard fin 2028.
Dans ce contexte, un partenaire international de poids constitue un signal adressé aux marchés comme aux opinions publiques sahéliennes : la banque existe, et elle commence à nouer des relations.
Les moyens de paiements, nerf de la guerre
La clause la plus sensible du mémorandum est sans doute celle relative à la facilitation des moyens de paiement. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger demeurent membres de l’UEMOA et utilisent le franc CFA émis par la BCEAO.
Leurs banques commerciales, souvent filiales de groupes panafricains ou internationaux, restent soumises à des exigences de conformité qui rendent délicates les opérations avec des contreparties russes sous sanctions. D’où la nécessité, pour Moscou comme pour les capitales sahéliennes, d’inventer d’autres canaux.
L’idée n’est pas neuve. Dès 2023, Ouagadougou avait évoqué la création d’une banque commune russo-africaine dotée d’une représentation au Burkina Faso. Et lors du premier sommet Russie-Afrique de Sotchi, en 2019, Moscou avait annoncé un mécanisme de 5 milliards de dollars pour financer ses échanges commerciaux avec le continent.
Une question d’équilibre se pose toutefois. En 2018, le commerce Russie-Afrique atteignait 20 milliards de dollars, avec un excédent de 14,5 milliards en faveur de Moscou. Les produits cités par VEB.RF, des hydrocarbures raffinés aux engrais, sont d’abord des exportations russes. Tout l’enjeu, pour l’AES, sera d’orienter les financements vers la transformation locale plutôt que vers le seul soutien aux ventes russes.
Une volonté d'aller au-delà du sécuritaire
Longtemps, la relation entre Moscou et les trois capitales sahéliennes s’est lue d’abord à travers le prisme militaire : accords de défense, livraisons d’équipements, présence de l’Africa Corps.
Le volet économique monte en puissance. Mémorandum avec Rosatom sur le nucléaire civil au Burkina Faso dès 2023, projet de raffinerie d’or au Mali, dialogue politique Russie-AES institutionnalisé à Moscou en avril 2025 puis prolongé à Niamey en juillet 2026 : les jalons s’accumulent.
Le sommet de Moscou doit par ailleurs adopter un plan d’action Russie-Afrique pour la période 2027-2029, qui succédera à celui de 2023-2026. L’accord BCID-AES – VEB.RF en constitue l’une des premières déclinaisons financières concrètes.
Un test pour la diversification des partenariats
L’accord de Moscou s’inscrit dans un mouvement plus large. De l’Afrique subsaharienne au Maghreb et au Machrek, les États africains cherchent à multiplier leurs sources de financement du développement, entre institutions multilatérales, bailleurs du Golfe, de Chine, de Turquie ou d’Inde, et outils continentaux comme Afreximbank.
Le pari de l’AES est de doter son espace d’un instrument financier souverain et de l’adosser à des partenaires non occidentaux. Sa crédibilité se jouera moins à Moscou qu’à Bamako, Ouagadougou et Niamey : sur la capacité à faire aboutir, dans les douze mois annoncés, un premier projet bancable, puis à attirer d’autres capitaux que ceux d’un seul allié. C’est à ce prix que la Confédération transformera une alliance politique en véritable espace économique. (Eco-TransContinentsAfrica)
