LFR 2026 : le Sénégal joue sa crédibilité face au FMI et à ses créanciers

DÉCRYPTAGE. Dette proche de 132 % du PIB, programme FMI de 2,2 milliards de dollars en attente : pour Dakar, l'adoption de la loi de finances rectificative est d'abord un test de crédibilité auprès des bailleurs multilatéraux.

LFR 2026 : le Sénégal joue sa crédibilité face au FMI et à ses créanciers

Ahmadou Al Aminou Lô affirme que le Fonds monétaire international (FMI) suit “de très près” la situation, et que le calendrier des rencontres avec l'institution comme avec les créanciers est maintenu. De quoi rester sur un régistre qui rassure et éviter de dramatiser la situation.

La conviction du premier ministre sénégalais est que la loi de finances rectificative (LFR) 2026 sera votée par l'Assemblée nationale ce mardi 27 octobre, “ou dans les jours qui suivent”. 

Le rejet du texte en commission, le 23 octobre, rend pourtant l'exercice délicat. Car le Premier ministre le reconnaît lui-même : bloquer le budget aurait des conséquences “qui vont au-delà du seul Sénégal”.

Un programme suspendu à un vote

Un peu d’historique pour mieux comprendre. Le 1er septembre 2026, Dakar et les services du FMI ont conclu un accord sur un programme de 36 mois au titre de la Facilité élargie de crédit (FEC). Montant : environ 2,2 milliards de dollars, soit 1 537,1 millions de droits de tirage spéciaux, 475 % de la quote-part du pays, pour la période 2026-2029.

Cet accord n'est pas définitif. Il doit encore être approuvé par la direction, puis par le conseil d'administration du Fonds. Dakar vise une approbation en novembre.

Dans l’entretien qu’il a accordé à RFI ce lundi 26 octobre, Al Aminou Lô le dit sans détour : le FMI “programmera” le dossier sénégalais à partir de la mi-novembre, “si les éléments résiduels sont fournis”. Une LFR adoptée, cohérente avec les engagements pris, fait partie de ces éléments. Un budget en suspens rend le cadrage macroéconomique incertain.

L'ombre de la dette cachée plane toujours

Il faut dire que le Sénégal part avec un handicap. La révélation, sous l'actuelle administration, d'une dette dissimulée d'environ 7 milliards de dollars héritée du précédent régime a entraîné la suspension d'un programme de 1,8 milliard de dollars. Le dossier de fausse déclaration de données doit encore être soldé par des mesures correctives avant tout vote du conseil.

De quoi justifier le contexte lourd dans lequel le pays évolue actuellement. La dette publique est estimée à environ 132 % du PIB. Le stock de la dette extérieure atteint 18 300 milliards de francs CFA, dont 8 500 milliards dus aux banques de développement.

Le 6 octobre, le FMI a joué les bons offices lors d'une première rencontre entre Dakar et ses créanciers extérieurs, dans le cadre du plan de traitement de la dette, lequel est inspiré des principes du Cadre commun du G20. Les assurances de financement de ces créanciers conditionnent, elles aussi, le passage devant le conseil.

Dans ce contexte, chaque signal compte. Après la rupture de confiance liée au “misreporting”, un budget voté dans les temps serait la preuve qu'un engagement de l'exécutif est aussi celui de l'État.

Ce que les chiffres derrière la LFR disent

Pour une LFR aujourd’hui ? Le gouvernement justifie le collectif budgétaire par un choc extérieur. La guerre opposant l'Iran aux États-Unis et à Israël a provoqué, selon le Premier ministre, une hausse des coûts énergétiques de 550 milliards de francs CFA, élément que l'État a choisi de ne pas répercuter sur les consommateurs.

Le chef du gouvernement fait aussi état d'une baisse de 340 milliards des recettes et de besoins supplémentaires de 540 milliards. Il entend consacrer 300 milliards à un premier règlement des arriérés intérieurs de l'État, chiffrés à 1 956 milliards.

De son côté, le Pastef du président de l’Assemblée nationale conteste, et notamment la trajectoire des subventions. Selon Ousmane Sonko, la LFR plafonne l'enveloppe à 552 milliards au lieu de 790, ce qui porterait le litre de gazole de 755 à près de 867 francs CFA à la pompe.

Pour les bailleurs, cette rationalisation est un marqueur de sérieux budgétaire. Pour une partie des élus, c'est un coût social difficile à assumer. Toute la tension est là.

Le front social, autre juge de la crédibilité

Sur le plan social, la grève générale de la semaine passée rappelle que la crédibilité se joue aussi dans la rue. Al Aminou Lô y voit le “signal d'un Sénégal qui souffre, celui d'une petite économie ouverte, exposée à tous les chocs, dont les finances publiques ne permettaient plus d'honorer certains engagements”.

Et sa réponse tient en une condition. Les avancées sociales possibles passent par l'adoption de la LFR. Celle-ci doit ouvrir la voie à l'appui du FMI, à un appui budgétaire de la Banque mondiale, laquelle a déjà mobilisé 120 milliards de francs CFA de financements d'urgence, et à d'autres bailleurs.

Le vrai enjeu : retrouver la confiance les investisseurs

De fair, le Premier ministre déplace d'ailleurs le débat. L'essentiel n'est pas, selon lui, le montant des décaissements du Fonds. Il est plutôt dans le déblocage des attentes : celles des investisseurs étrangers et celles des entreprises nationales qui attendent de recouvrer leurs créances sur l'État.

Il faut dire qu’un programme approuvé fonctionne comme un label. Il rouvre l'accès aux financements concessionnels, rassure les agences de notation et prépare un éventuel retour sur les marchés. Si tout cela se réalise, Al Aminou Lô promet une fin d'année “très prometteuse” et une année 2027 “lumineuse”. À condition bien sûr de franchir l'obstacle de mardi.

Ce qu’il faut dire de ce quise passe au Sénégal, c’est que cela s'inscrit dans une séquence qui touche tout le continent. Du Ghana à la Zambie en passant par l'Éthiopie, les restructurations menées sous le Cadre commun ont montré que la confiance des créanciers se reconstruit lentement. Le Kenya de 2024, contraint de retirer sa loi de finances sous la pression de la rue, et la Tunisie, qui a tenu le FMI à distance, rappellent que l'acceptabilité sociale est devenue une variable à part entière. À Dakar comme ailleurs, la crédibilité financière ne se décrète plus seulement à Washington : elle se vote aussi dans les hémicycles. (Eco-TransContinentsAfrica)

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