Sègbédji Parfait Aïhounhin : "Avec l'Afrique, passons à la coproduction"

INTERVIEW. Chercheur et entrepreneur, le directeur général de la Chambre de commerce Québec-Afrique a plaidé à Ottawa pour une relation fondée sur la coproduction. Il dit pourquoi l'Afrique, pourquoi le Québec, et ce qui manque.

Sègbédji Parfait Aïhounhin : "Avec l'Afrique, passons à la coproduction"

Le Canada regarde de nouveau vers l’Afrique. Stratégie pour l’Afrique en mars 2025, rapport sénatorial en février 2026, étude de la Chambre des communes sur le commerce avec l’Afrique du Nord et de l’Ouest : Ottawa multiplie les signaux.

Les chiffres restent pourtant modestes : environ 1 % du commerce extérieur canadien, et aucun accord de libre-échange avec un pays africain.

Directeur général de la Chambre de commerce Québec-Afrique, docteur de l’Université Laval, passé par des missions pour la Banque mondiale, Sègbédji Parfait Aïhounhin a défendu devant les députés, en mars et avril 2026, un mot d’ordre : la coproduction, pour sortir du simple négoce de matières premières.

À quelques jours de la Caravane de prospection et de négociation de contrats de novembre, il explique à Eco-TransContinentsAfrica ce que le Québec peut offrir face à la Chine, à la Turquie ou au Golfe, ce qu’il attend de la ZLECAf et ce que devrait être la stratégie africaine du Canada à l’horizon 2030.

Eco-TransContinentsAfrica : Comment passe-t-on de la recherche universitaire à la direction d'une chambre de commerce ?

Sègbédji Parfait Aïhounhin : Par continuité plus que par rupture. J'ai d'abord travaillé dans le secteur public en Afrique, puis comme consultant sur des projets financés par la Banque mondiale et le Millennium Challenge Corporation.

Le doctorat en stratégies et gestion internationale des affaires, à l'Université Laval, au sein de la Chaire Stephen-A.-Jarislowsky, m'a permis de donner une méthode à ce que j'avais observé sur le terrain.

Parallèlement, je suis resté entrepreneur, avec des activités au Canada et en Afrique. La Chambre de commerce Québec-Afrique est le point de rencontre de ces trois expériences : l'administration, la recherche et l'entreprise. Mon rôle est de traduire la connaissance en décisions d'affaires.

Vous avez codirigé “Réussir vos projets d'affaires en Afrique”. Pourquoi ce livre ?

Parce que les entreprises nous posaient toujours les mêmes questions, et que les réponses disponibles étaient soit anecdotiques, soit trop générales. Pourquoi l'Afrique ? Où ? Avec qui ? Comment ? Quand ? Ce sont les questions de base de la gestion stratégique internationale.

L'ouvrage, publié en 2020 aux Presses de l'Université Laval avec le professeur Zhan Su, est issu des travaux de la Chaire. Il traite de l'environnement des affaires, des risques, de l'exportation, de la coentreprise, du marketing, des ressources humaines, de l'éthique et du financement.

Il a été pensé à la fois pour l'entrepreneur et pour l'enseignement. Nous voulions que celui qui décide et celui qui apprend partent des mêmes données.

Pourquoi faire des affaires en Afrique aujourd'hui ?

Parce que les fondamentaux sont là. Une population qui se dirige vers les deux milliards d'habitants, une jeunesse nombreuse, une urbanisation rapide et des besoins considérables en alimentation, en énergie, en infrastructures, en logistique et en numérique.

Mais il faut sortir d'une vision de l'Afrique comme réservoir de matières premières. L'étude qui a conduit à notre plan stratégique fait ressortir les secteurs à forte valeur ajoutée : agro-industrie et agriculture de pointe, énergies renouvelables, numérique, logistique, traçabilité, infrastructures, mines.

Faire des affaires en Afrique aujourd'hui n'est pas un pari. C'est une question de méthode : choisir ses marchés, ses partenaires et ses instruments de protection.

Devant le Parlement canadien, qu'avez-vous défendu ?

J'ai comparu à deux reprises, le 24 mars et le 14 avril 2026, devant le Comité permanent du commerce international de la Chambre des communes, dans le cadre de son étude sur les relations commerciales entre le Canada et l'Afrique du Nord et de l'Ouest.

Le cœur de mon message était un changement de paradigme. Il faut quitter la logique classique de l'achat et de la vente de matières premières pour aller vers la coproduction.

J'ai ensuite insisté sur les outils. Ceux d'Exportation et développement Canada, d'Investissement Québec, de Québec International ou de CanExport PME existent, mais ils doivent être renforcés. Il faut y ajouter un accompagnement à la certification et aux normes, un soutien logistique pour réduire les délais de transit et une meilleure information sur les marchés et les risques. Et la traçabilité, qui conditionne tout le reste.

Le Canada a-t-il pris la mesure de l'enjeu africain ?

Il en a pris conscience, ce qui n'est pas rien. La Stratégie du Canada pour l'Afrique, lancée en mars 2025, le rapport sénatorial de février 2026 et l'étude conduite aux Communes en témoignent.

Mais les chiffres restent modestes. L'Afrique pèse environ 1 % du commerce extérieur canadien, un peu plus de 15 milliards de dollars. Et le Canada n'a conclu aucun accord de libre-échange avec un pays africain, seulement des accords de protection des investissements.

Le Canada a donc pris la mesure de l'enjeu dans les textes. Il lui reste à en tirer les conséquences sur le terrain : présence commerciale, instruments financiers, coordination entre ministères.

Pourquoi tant de partenariats Canada-Afrique peinent-ils à durer ?

Parce qu'on les conçoit souvent comme des opérations ponctuelles. Une mission, des cartes de visite, un protocole d'entente, puis plus rien. Le suivi manque, et la relation ne survit pas au premier obstacle.

Il y a aussi la perception du risque, souvent surévaluée, qui renchérit l'assurance et le crédit et décourage les PME. Et il y a les normes : beaucoup d'entreprises africaines n'ont pas encore accès aux certifications exigées ici. Sans accompagnement sur ce point, la transaction bloque à la douane.

Un partenariat dure quand chacun y trouve de la valeur. C'est pourquoi nous plaidons pour la coproduction. Quand on produit ensemble, on reste ensemble.

La ZLECAf change-t-elle la donne ?

Elle peut la changer. Un marché de 1,4 milliard de personnes, avec un PIB cumulé de plus de 3 400 milliards de dollars américains, c'est un argument considérable pour une entreprise canadienne qui s'installe dans un pays et veut rayonner dans sa région.

Mais la ZLECAf ne vaudra que par sa mise en œuvre : règles d'origine, harmonisation douanière, normes communes. C'est là que la traçabilité devient décisive. Une marchandise dont on connaît l'origine, la production et la transformation passe la douane en quelques minutes. Une marchandise qu'il faut sortir du conteneur et vérifier pièce par pièce perd des semaines.

Pour le Canada, c'est une raison de plus de penser l'Afrique par régions et par chaînes de valeur, plutôt que pays par pays.

Le Québec a une Stratégie territoriale pour l'Afrique. Qu'en retirez-vous concrètement ?

Concrètement, trois choses. Une présence d'abord : le Québec dispose de représentations à Dakar, Abidjan et Rabat, qui accompagnent les entreprises sur le terrain. Des moyens ensuite : la stratégie mobilise plus de 54 millions de dollars, dont une enveloppe de 50 millions sur cinq ans confiée à Investissement Québec. Un signal politique enfin : le Québec a choisi l'Afrique.

Pour nos membres, c'est une porte d'entrée et une caution. Pour la Chambre, c'est aussi la démonstration que la francophonie est un levier économique. Selon l'Observatoire de la Francophonie économique, le partage d'une langue commune augmente le commerce bilatéral de 44 %.

Face à la Chine, la Turquie ou les pays du Golfe, quel avantage comparatif pour le Québec ?

Soyons lucides : le Québec ne rivalisera pas avec la Chine sur les volumes de financement, ni avec les pays du Golfe sur les capitaux, ni avec la Turquie sur la rapidité d'exécution. Ce n'est pas le terrain sur lequel il faut se placer.

Son avantage comparatif est ailleurs. Dans la langue partagée et des traditions juridiques compatibles. Dans ses normes et sa capacité de certification. Dans la formation, puisqu'une partie des élites africaines est passée par ses universités. Et dans une diaspora qui connaît les deux rives et peut réduire le risque.

Le Québec peut proposer ce que les Africains demandent de plus en plus : des partenariats qui transfèrent de la compétence et créent de la valeur sur place.

Que retenez-vous de vos missions pour la Banque mondiale et le Millennium Challenge Corporation ?

D'abord, qu'on ne gère bien que ce qu'on mesure. La gestion axée sur les résultats, le suivi-évaluation, les indicateurs et les tableaux de bord ne sont pas des formalités. Ce sont eux qui permettent de savoir si un projet atteint sa cible ou s'il dérive.

Ensuite, que l'appropriation par les acteurs nationaux est décisive. Un programme conçu à l'extérieur ne survit pas à son financement. Les approches sectorielles, qui alignent les financements sur les priorités et les budgets du pays, sont plus exigeantes, mais plus durables.

Ces leçons valent pour l'entreprise. À la Chambre, nous appliquons la même discipline : un plan stratégique, des objectifs, et des résultats que nous voulons pouvoir démontrer.

Comment protéger les entrepreneurs africains des fausses promesses de visa ?

En disant la vérité, clairement et souvent. Aucune chambre de commerce, aucune caravane d'affaires, aucun intermédiaire ne délivre de visa. Seul Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada décide, au cas par cas. Une lettre d'invitation à un événement n'est pas une garantie.

Toute offre qui promet un visa contre paiement doit donc être tenue pour suspecte. Nous rappelons ce principe à chaque mission, y compris pour la Caravane de prospection et de négociation de contrats de novembre 2026 : elle est faite pour signer des contrats, pas pour obtenir un titre de séjour.

Cela dit, la prévisibilité des visas d'affaires doit s'améliorer. On ne développe pas le commerce si les partenaires ne peuvent pas venir voir les produits et l'expertise.

Y a-t-il un chapitre du livre que vous réécririez aujourd'hui ?

Probablement celui consacré au financement des projets d'affaires, que j'ai cosigné. Depuis 2020, beaucoup de choses ont changé : la ZLECAf est entrée en phase opérationnelle, le coût de l'argent a augmenté, l'endettement de plusieurs États pèse sur les conditions de crédit, et la finance numérique s'est imposée.

J'y ajouterais deux dimensions. La diaspora, comme source de capitaux et comme réductrice de risque. Et la traçabilité, devenue une condition d'accès au financement autant qu'aux marchés.

Quelle devrait être la stratégie africaine du Canada à l'horizon 2030 ?

Elle devrait tenir en quelques principes. Assumer que l'Afrique est un marché prioritaire, et le dire. Choisir quelques pays pivots par région plutôt que de se disperser sur cinquante-quatre. Engager la négociation d'accords commerciaux, en cohérence avec la ZLECAf.

Il faudrait ensuite adapter les instruments : revoir l'évaluation du risque africain chez Exportation et développement Canada, donner à FinDev Canada des moyens clairement fléchés vers le continent, accompagner la certification des entreprises partenaires. Et traiter la diaspora comme un acteur économique à part entière.

Enfin, mesurer. En 2030, le Canada devra pouvoir dire combien de partenariats ont été créés, combien d'emplois de part et d'autre, combien de valeur produite en commun. C'est à cette aune que l'on jugera sa stratégie. (Eco-TransContinentsAfrica)

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