Le décor était celui de l'Élysée Biarritz, à deux pas des Champs-Élysées. Le 1er octobre dernier, Junior MBuyi y a ouvert la première édition de l'Africa Risk Forum, avec Michel Sapin, ancien ministre français de l'Économie et des Finances, comme grand invité d'honneur.
Le cœur de la journée tenait en trois lettres : ARI, pour Africa Risk Index. De quoi s’agit-il ? De l’indice de “résilience souveraine” conçu par Africa Risk Institute, le think tank que préside le fondateur de JPG Consulting Partners. Et sa ligne tient en une phrase, projetée en ouverture : “L'Afrique ne devrait plus être évaluée. Elle devrait évaluer”.
Que couvre le panel de l’indice Africa Risk Index
L'ARI ne prétend pas noter la dette d'un État. Il entend mesurer la capacité d'un système national à absorber les chocs, que ceux-ci soient macro-financiers, bancaires, externes ou institutionnels.
Il couvre les 54 États du continent, du Maghreb à l'Afrique australe, sur 26 années, de 2000 à 2025. Soit 1 404 observations pays-année et 48 variables, puisées notamment au FMI, à la Banque mondiale, à la BAD, dans les banques centrales et les instituts statistiques nationaux. À la base, un important travail de recherche et de compilation donc.
À l’arrivée, quatre piliers de poids égal forment un premier sous-indice. Structurel, il porte sur le macro-financier, le bancaire, l’externe et la gouvernance.
Le second sous-indice est statistique. Il repose sur un modèle estimant la probabilité de six types de crises.
Les deux pèsent chacun pour moitié dans le score final, noté de 0 à 100 et traduit en grades de AAA à D, par bandes de dix points.

Un verdict sans complaisance
Quel résultat a été obtenu quand il a été appliqué aux pays africains ? En fait, aucun État n'atteint les grades A, AA ou AAA et aucun ne dépasse 70 sur 100.
Seuls Maurice (62,29) et le Botswana (60,62) entrent en catégorie BBB, équivalent indicatif d'un “investment grade”.
Dix États suivent en BB : l'Afrique du Sud, Cabo Verde, le Sénégal, la Namibie, le Rwanda, les Seychelles, le Maroc, la Tunisie, le Ghana et le Bénin, qui ferme la marche à 50,38.
Le gros du peloton, trente États sur cinquante notés, se situe en catégorie B. Le Burkina Faso l'ouvre à 49,92, à un souffle de la catégorie supérieure. Les Comores la ferment à 40,09.
Huit États sont classés CCC : Libéria, Burundi, Congo, Érythrée, Centrafrique, RD Congo, Soudan et Zimbabwe, dernier à 32,90.
Quatre ne sont pas notés : Guinée équatoriale, Libye, Somalie et Soudan du Sud. Faute de données suffisantes, l'institut a préféré s'abstenir plutôt que de publier un score fragile.
Le score, une moyenne d’historique, pas une photographie
Comment lire ces scores ? Cette question est importante pour éviter les éventuelles erreurs de compréhension mais aussi d’interprétation. Il faut en effet savoir que les scores sont des moyennes calculées sur la période allant de 2000 à 2025. Ils ne décrivent pas l'état des lieux de l'année écoulée.
Le Sénégal, cinquième avec 52,34, en offre une illustration convaincante. Son rang reflète un quart de siècle de trajectoire plutôt que les tensions récentes autour de sa dette publique.
Ce qu’il faut donc comprendre, c’est que l'ARI mesure donc une résilience de fond. Il ne se substitue pas à un signal d'alerte de court terme.
Le pari de la transparence affiché
L'originalité de la démarche tient aussi à ce qu'elle publie sur ses propres limites. Un gage de transparence qui renforce sa qualité. Chaque rang est en effet assorti d'un intervalle issu de 10 000 simulations.
Maurice se classe premier ou deuxième dans 90 % des cas. L'Algérie, publiée 27e, peut se situer entre le 3e et le 34e rang. L'Érythrée, notée sur une seule année, oscille entre le 26e et le 50e.
Chaque score est en outre accompagné d'un indice de fiabilité des données. Aucun État n'atteint la meilleure catégorie. Trente-trois sont jugés “fiables”, seize “modérés”, un seul “faible”.
À l’arrivée, au-delà de l’indice même, l’ARI renseigne sur l'état des appareils statistiques nationaux.
Il invite aussi à la prudence : le score moyen recule à mesure que la donnée se fragilise, de 47,7 pour les États les mieux documentés à 36,9 pour le moins documenté.
Un constat : des zones à deux vitesses
Sur un autre plan, la lecture par zone économique est l'un des apports les plus parlants. La SADC arrive en tête (48,3) mais abrite à la fois le premier et le dernier des États notés : 29,4 points séparent Maurice du Zimbabwe.
L'Union du Maghreb arabe suit (47,8), portée par le Maroc et la Tunisie, devant la Cédéao (46,6). La Ceeac (41,5) et l'Igad (38,9) décrochent nettement.
Le contraste le plus politique concerne la zone franc. Avec le même ancrage monétaire, l'Uemoa affiche 47,5 et la Cemac 40,9. Soit 6,6 points d'écart.
La zone monétaire commune autour du rand sud-africain fait mieux que toutes les autres unions monétaires, à 49,8.
ARI : quel regard pour le FMI ?
Avant de se lancer, l'institut a présenté sa méthodologie aux équipes du Fonds monétaire international. Celles-ci auraient recommandé d'intégrer l'exposition aux sanctions, dont la liste grise du GAFI, ainsi que les risques géopolitiques.
La réponse finalement retenue passe par deux indices satellites, ARI FISE et ARI GeoRisk. Le cœur de l'indice reste inchangé tant que leur valeur prédictive n'est pas démontrée.
Côté performance, l'institut revendique pour son modèle de crise un taux de bonne classification de 86,9 % et un pseudo-R² de McFadden de 0,435, autrement dit avec un fort pouvoir explicatif qui dépasse même le seuil supérieur de ce qui est habituellement considéré comme un excellent résultat dans les sciences sociales ou les modèles de choix.
Pour échanger sur l’ARI, des banquiers, d’anciens ministres et des diplomates
Le 1er octobre dernier, trois panels ont rythmé la journée. Le premier, modéré par Bruno Faure, animateur de l’émission de RFI “Eco d’ici, éco d’ailleurs”, a porté sur le financement de l'Afrique à l'horizon 2050. Il réunissait Hakima El Alami (Bank Al-Maghrib), Dalila Belmrah (Moody's Analytics), Sophie Huet (Banque des Territoires), Edgard Djerassem (EquityBCDC) et Dave Lechuange (Rawbank).
Le deuxième, animé par Denise Epoté, ex-directrice du marketing de TV5Monde, interrogeait la place de l'Afrique dans le nouvel ordre mondial. Michel Sapin y a siégé aux côtés de l'ancien Premier ministre tchadien Albert Pahimi Padacké, de l'ancien chef de la diplomatie sénégalaise Cheikh Tidiane Gadio, de l'ancien ministre gabonais Noël Mboumba et de Bertin Mampaka, député au Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale
Le troisième, conduit par Dominique Tchimbakala, ex-présentatrice du journal Afrique de TV5Monde, a donné la parole aux représentations diplomatiques de l'Éthiopie, du Sénégal, de la RDC, de la Côte d'Ivoire et du Cameroun.
ARI, un pas important mais encore du chemin
Ces panels ont donné lieu à de riches échanges, ils ont aussi permis de relever un important paradoxe. En effet, né d'une critique des agences de notation, accusées de surévaluer le risque africain, l'ARI ne rend pas un verdict spectaculairement plus clément. Il mesure, il est vrai, autre chose : une résilience de long terme plutôt que la capacité d'un émetteur à honorer sa dette.
Il n’y a pas de doute. Sa portée se jouera ailleurs que seulement sur les échos retenus d’une conférence. D’abord sur la transparence d'une méthodologie présentée comme propriétaire. Sur la fréquence de ses mises à jour. Et surtout sur son adoption par ceux qui fixent réellement le prix du capital c’est à dire les banques, les régulateurs et les investisseurs.
L'indice arrive sur un terrain encombré, entre les agences internationales, les indices de risque-rendement des cabinets privés et l'Agence africaine de notation de crédit porté par l'Union africaine qui vient d’être lancée.
Il s'inscrit pourtant dans un mouvement de fond : la volonté du continent, du Maghreb au Cap, de reprendre la main sur la mesure de son propre risque. La bataille ne se gagnera pas seulement par les modèles. Elle se gagnera aussi par la qualité des statistiques nationales, que l'ARI vient, au passage, de mettre crûment en lumière. (Eco-TransContinentsAfrica)
