Afrique : quand la perception du risque masque des affaires qui prospèrent

ANALYSE. Frilosité des entreprises, visas refusés, image brouillée : à Paris, le CIAN et Business France ont confronté la perception de l'Afrique à ses réalités. Celles d'un continent rentable, courtisé, qui a désormais le choix.

Afrique : quand la perception du risque masque des affaires qui prospèrent

Ils étaient venus parler affaires. Ils ont surtout parlé de regard. Lors du déjeuner-débat organisé à Paris ce 16 octobre dans les salles de l’Automobile Club de France, place de la Concorde, par le Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN), son président Étienne Giros et Louis Margueritte, directeur général de Business France depuis fin février 2026, ont posé le même diagnostic : l'Afrique que l'on perçoit depuis Paris n'est pas celle où l'on fait des affaires.

Il y a en effet, d'un côté, “une certaine frilosité” de la part de certaines entreprises, “pas toutes”, insiste Étienne Giros, frilosité entretenue par certains médias et l'opinion, et de l'autre, des chiffres d'affaires qui progressent et une rentabilité au rendez-vous.

Le ressenti contre le réel

Le président du CIAN n’a pas caché pas sa surprise. Au dernier conseil d'administration de l'organisation patronale, le tour des affaires a fait apparaître une nette croissance du chiffre d'affaires des groupes français en Afrique en 2025. Et une rentabilité solide.

Le chiffre qu'il “martèle”, faute de le voir repris : 100 milliards d'euros de chiffre d'affaires réalisés par les entreprises françaises sur le continent et cela, avec une présence industrielle et commerciale dans l'ensemble des 54 pays. “Presque toutes”, ajoute-t-il, “y gagnent de l'argent”.

Tout l'enjeu est là. Il convient en effet, d’une part, de gérer “ce ressenti du risque”, et d’autre part, faire valoir, “une réalité qui fait que les affaires marchent et que c'est bon d'investir en Afrique”. Tout cela bien sûr sans nier les difficultés.

“Il n’y a pas de sentiment anti-français”

Étienne Giros dissocie d’ailleurs les crispations politiques des attentes économiques. “Il y a”, reconnaît-il, “des tensions entre Paris et quatre ou cinq gouvernements”. “Mais du côté des marchés, des entreprises et des clients, la demande de France demeure”, a-t-il poursuivi.

Pour Etienne Giros, président du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN), "la demande de France demeure notamment du côté des marchés, des entreprises et des clients.
Pour Etienne Giros, président du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN), "la demande de France demeure notamment du côté des marchés, des entreprises et des clients.

Pour preuve, en dix jours, Paris a accueilli plusieurs rencontres dont celles consacrées au Tchad, à la Guinée et au Nigeria. “Ce n'est pas un hasard. Ils n'ont pas eu lieu à Budapest”, a-t-il ajouté

Du “besoin” de France à “l’envie” de France

Pour appuyer son argumentation, le président du CIAN a une formule forte. “Il n'y a plus de besoin de France, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas d'envie de France”, a-t-il indiqué. À l'inverse, l'Europe, et la France en particulier, ont besoin de l'Afrique : sa jeunesse, sa main-d'œuvre, ses matières premières, sa créativité, son marché.

Et d’indiquer que “sur trente ou quarante ans, la relation est passée d'un tête-à-tête bilatéral, qui prévalait jusqu'aux années 1990-2000, à un jeu multilatéral”. “Consommateurs et gouvernements africains ont le choix : Chinois, Indiens, Turcs, Émiratis… et Africains eux-mêmes”, a-t-il poursuivi.  

Conclusion du patron du CIAN : “Si on raisonne avec nos neurones et pas uniquement avec nos sentiments, il faut y aller”.

Cela ne peut pas se faire dans n’importe quelle condition car il faut réunir trois acteurs autour de la table. 

D'abord les pays africains, dont les besoins doivent primer : adduction d'eau, usine, clinique, formation professionnelle. 

Ensuite les bailleurs publics tels que l’Union européenne, l’Agence Française de Développement (AFD) et la Banque mondiale qui n'ont pas à tout financer. “À partir de 10, 15 ou 20 %, l'effet de levier joue”, a illlustré Etienne Giros. 

Enfin, le troisième acteur, ce sont les entreprises sans lesquelles aucun projet ne sort de terre.

Un modèle qui a changé de nature

Louis Margueritte, lui, a apporté les chiffres d'une mutation silencieuse. Selon l'étude d'impact publiée en 2026 par MEDEF International avec Deloitte, les exportations françaises vers l'Afrique ont reculé de 9 % en valeur entre 2015 et 2024.

Dans le même temps, le chiffre d'affaires des entreprises françaises implantées sur le continent a progressé de près de 10 % entre 2015 et 2020. Le nombre de filiales a bondi de 41 %, celui des salariés de 36 %.

Président de Business France, Louis Margueritte a mis en exergue que “la France reste le deuxième investisseur en stock sur le continent"  et que ce stock "a pratiquement doublé en dix ans en Afrique de l'Est et progressé de 50 % en Afrique australe”.
Président de Business France, Louis Margueritte a mis en exergue que “la France reste le deuxième investisseur en stock sur le continent"  et que ce stock "a pratiquement doublé en dix ans en Afrique de l'Est et progressé de 50 % en Afrique australe”.

Aujourd'hui, 4 220 filiales françaises emploient quelque 530 000 personnes en Afrique. Plus de 90 % de ces salariés sont africains. Et 84 % des entreprises s'approvisionnent auprès de fournisseurs locaux, 82 % recourent à des sous-traitants locaux.

Moins d'export, plus de production locale, voilà la nouvelle donne. “Les deux ne se contredisent pas”, a souligné le directeur général de Business France. Et d’indiquer que “la France reste le deuxième investisseur en stock sur le continent, derrière les Pays-Bas”. “Et ce stock se déplace”, a-t-il ajouté, précisant qu’”il a pratiquement doublé en dix ans en Afrique de l'Est et progressé de 50 % en Afrique australe”.

Et de rappeler que “parler d'Afrique”,cc'est en substance comme parler d'Europe. Il y a des marchés différents, des réalités différentes. Ainsi, Business France y dispose de 11 bureaux couvrant une trentaine de marchés. Le cap désormais pris est celui de consolider les positions en Afrique du Nord, aller chercher l'Afrique de l'Est, l'Afrique australe et les marchés anglophones, avec des équipes “qui parlent les bonnes langues”.

Nairobi, le pari du "ça ne marchera jamais"

À cet effet, il a convenu de revenir que le sommet Africa Forward de Nairobi en mai 2026. “Il en a été le test alors que six mois plus tôt, on prédisait un échec s’appuyant sur l’argument que la présence française au Kenya demeure modeste. Du coup, il est plutôt flatteur le bilan revendiqué par Business France, aux côtés de Proparco et de l'AFD : 2 100 participants, une quarantaine de pays africains, quelque 2 000 rendez-vous d'affaires.

“Lorsque c'est impossible, ça nous donne encore plus envie d'y aller”,a glissé Louis Margueritte. Prochaine étape : Ambition Africa, les 24 et 25 novembre à Bercy, avec un millier d'entreprises françaises et autant venues du continent.

“L'agence”, a-t-il insisté, ne finance pas et ne subventionne pas”. “En revanche, nous, on connaît les bonnes personnes”, a-t-il ajouté estimant à environ 500 millions d'euros le chiffre d'affaires export additionnel généré par l’accompagnement de Business France. Mais le mouvement ne va pas seulement de France vers l’extérieur. 

Les investissements vont aussi dans l’autre sens

Il y a en effet, une autre réalité méconnue : l'Afrique investit en France. 

Celle-ci est la première destination européenne des investissements africains, avec quelque 1 400 filiales d'entreprises africaines. Depuis 2015, une quarantaine de projets africains créateurs d'emplois y sont recensés chaque année, en hausse constante.

À quelques mois de l'élection présidentielle de 2027, Louis Margueritte s’est refusé à tout pronostic. Il a toutefois relevé que la politique d'attractivité est devenue “assez transpartisane”, et a invité les candidats à s'en saisir.

Mais il y a des sujets préoccupants 

En attendant, le débat avec la salle a ramené la discussion sur les réalités du terrain qui grippent un peu la machine. 

Premier irritant : les visas. Un avocat d'affaires, membre d'un réseau juridique et fiscal en Afrique francophone, a raconté que, la semaine précédente, cinq des dix associés africains attendus n'ont pu venir. “Ça fait vingt-cinq ans que j'entends la même chose”, s’est-il offusqué.

Par suite, Étienne Giros a salué des ambassades qui “font des pieds et des mains” au cas par cas, mais a renvoyé la décision au ministère de l'Intérieur. Il a plaidé pour la mobilité des personnes, “la graine” des futurs contrats, sans ignorer la réalité des séjours prolongés au-delà des visas.

Deuxième irritant : les délais. Pour un volontariat international en entreprise (VIE), il faut compter deux mois en moyenne pour que la procédure aboutisse. Il passe de deux à cinq mois en Afrique, ce qui est un problème. Le Maroc, jadis première destination africaine des VIE, n'en compte plus que 85. Business France a répondu que la contrainte porte davantage sur les offres que sur les candidats, et que 30 % des missions touchent désormais à la transition énergétique et écologique.

Troisième irritant : les avis de sécurité qui dissuadent les entreprises alors que nombre de pays “ont évolué”. Et, en filigrane, une attractivité de la France qui s'émousse auprès des étudiants africains, selon le président d'une association revendiquant 62 000 membres.

Sur ce point, Étienne Giros a opposé deux faits : les anciens étudiants passés par la France gardent des liens durables, et les groupes français “africanisent” leurs postes de direction, le nombre d'expatriés ne cessant de baisser.

Les trois clés pour un pont plus solide

Au-delà, le président du CIAN a résumé la méthode à adopter en trois mots : vision de long terme, persévérance, partenariat. ”Il faut aller en Afrique avec des partenaires africains, ceux qui connaissent les acteurs et les règles locales, faute de quoi l'investissement peut se défaire en six mois”, a-t-il conseillé.

De son côté, Louis Margueritte a insisté sur l'évolution du modèle à partir de trois piliers : créer de la valeur locale, former, investir. Et surtout “ne pas se contenter de vendre et d'expédier par cargo”.

Au-delà du miroir

Au fond, cette rencontre a permis de dire moins la fragilité des positions françaises que leur métamorphose. Du Maghreb à l'Afrique australe, l'entreprise française exporte moins, mais produit, emploie et achète davantage sur place.

Du coup, le vrai risque n'est peut-être pas sur le continent. Il est dans le décalage entre une Afrique perçue comme menaçante et une Afrique réelle, en croissance, qui choisit désormais ses partenaires. Et dans cette compétition ouverte, il apparaît de plus en plus clairement que ceux qui tarderont à ajuster leur regard laisseront la place à d'autres. (Eco-TransContinentsAfrica)

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