Quel regard poser sur cette date du 8 mars où le monde entier célèbre les droits des femmes ? Si l’idée même de célébration conduit à penser que cette journée est une fête, dans la réalité il n’en est rien. Bien au contraire, elle permet de constater les inégalités qui persistent entre les genres et d’alerter sur le chemin qui reste à parcourir pour rétablir l’égalité entre les femmes et les hommes.
Au sein de l’ONG Partners West Africa - Sénégal, le combat est de tous les jours. On y accompagne les femmes pour leur permettre de développer leurs compétences sociales et sociétales, de participer à des opérations de sensibilisation, d’être active dans les plaidoyers sur différents sujets. La tâche est ardue car comme l’a dit en substance la Professeure Adjaratou Wakha Aïdara Ndiaye dans une interview sur la chaîne marocaine Medi1TV, “la société demande un peu trop aux femmes et a une mauvaise perception des femmes leaders”. “Il y a un acharnement moral sur elles à travers les réseaux sociaux, ce qui conduit à ce qu’elles s’expriment de moins en moins”, a-t-elle poursuivi mettant en exergue que “cela reste un combat qui, aujourd’hui, reste plus à mener qu’hier”.
Enseignante et Chercheuse à l'Université Cheikh Anta Diop, Maître de conférences agrégée CAMES, alumna de l’Université Senghor d’Alexandrie et d’HEC Paris, membre de l’Amicale Sénégalaise du Centre africain pour les études stratégiques (ACSS / CESA) de la National Defense University (Washington DC), du think tank Groupe Initiative Afrique (GIAf) et du Réseau africain du secteur de la sécurité (ASSN), Adjaratou Wakha Aïdara Ndiaye s’est confié à Eco-TransConstinentsAfrica. Son point de vue est d’autant plus précieux qu’elle a géré de nombreux programmes dans les domaines du renforcement de la société civile, de la promotion du leadership des femmes et des jeunes, de la prévention et la lutte contre l'extrémisme violent, entre autres, et aussi dirigé des activités de surveillance stratégique et programmatique de projets financés par la National Endowment for Democracy (NED), le Bureau International des stupéfiants et de l'application des Lois (INL) du Département d’Etat américain, l’USAID, l'Institut de la paix des États-Unis (USIP), l'Ambassade des États-Unis au Sénégal et le CRDI.
Eco-TransContinentsAfrica : Parmi les sujets primordiaux qui occupent Partners West Africa Sénégal que vous dirigez depuis dix ans, il y a la corruption. Au lendemain de la commémoration ce 8 mars de la journée internationale des droits des femmes, quel impact ce phénomène a-t-il sur la situation des femmes dans les sociétés africaines en général, et la société sénégalaise en particulier ?
Professeure Adjaratou Wakha Aidara Ndiaye : Comme vous le savez, le monde est aujourd’hui fondé sur des déséquilibres profonds qui menacent dangereusement la vie et l’humanité. On sait par ailleurs aussi que les causes profondes des conflits latents, de la migration irrégulière, de l’extrémisme violent, de la montée du populisme et de la recrudescence des coups d’États ne sont pas toujours assez bien documentées. Toutefois, à Partners West Africa - Sénégal, les travaux, que nous avons réalisés montrent qu’ils ont tous un dénominateur commun en Afrique : c’est la Kleptocratie.
En effet, c’est la corruption qui mine le développement du continent, et qui par ailleurs, fait plus de victimes que la migration irrégulière, les conflits, le terrorisme et les accidents de la route.
Quant à la situation des femmes, une analyse basée sur des données probantes a estimé le coût mondial de la violence à l’égard des femmes en 2016, à mille cinq cents (1 500) milliards de dollars, alors que la corruption, la fraude, le vol et l’évasion fiscale ne coûtaient quelque $1,26 billion de dollars annuels, aux pays en développement. Cela engendre naturellement une diminution progressive des capacités de ces États à s’acquitter convenablement de leurs fonctions régaliennes dont la protection contre toutes formes de violence et la gestion de la sécurité humaine.
Ce constat intervient à un moment où d’une part, des conflits et des crises sociopolitiques multiples se manifestent un peu partout à travers le monde, et affectent sévèrement les femmes et les enfants surtout en Afrique. D’autre part et dans le même ordre d’idées, les leaders et décideurs du système international reconnaissent la pertinence de la participation des femmes et des jeunes dans les processus de paix ainsi que dans la prise de décision dans nos pays. Ils reconnaissent aussi le fait que l’égalité et l’équité femmes-hommes constitue une condition incontournable au développement durable.
Qu’est-ce qui permet à la corruption de creuser un sillon si profond au détriment des femmes ?
Plusieurs facteurs peuvent être évoqués. Retenons déjà la mal gouvernance. Du fait de celle-ci, les pays africains, même ceux qui ne sont pas en situation conflictuelle, font face à une sorte de paix négative qui les plonge dans une situation où leurs institutions ne sont plus en mesure de subvenir aux besoins de leurs populations en matière de santé, d’éducation, d’alimentation, de services sociaux de base et surtout de sécurité publique.
Je viens de citer cette publication des Nations Unies qui signale que les 1,26 billion de dollars par an que la corruption, la fraude, le vol et l’évasion fiscale coûtent aux pays en développement, pourraient être utilisés pour aider ceux qui vivent avec moins de 1,25 $ par jour, pendant au moins six (06) ans. A ce propos, je voudrais juste ajouter que ce groupe est représenté à plus de 75% par les femmes et les jeunes. Ce qui permet de mieux comprendre l’impact de la corruption et de ses corollaires sur les femmes.
Il y a un élément que vous mettez en exergue dans les campagnes de prévention de Partners West Africa - Sénégal, c’est le panier de la ménagère. Pouvez-vous nous expliquer le lien entre la corruption et le panier de la ménagère ?
Vous avez raison, car la femme est d’abord la gestionnaire de la famille, la garante de l’éducation des enfants, la responsable de l’alimentation de la famille, de la santé. En conséquence, elle gère la dépense quotidienne. Quelles que soient les fluctuations du marché, elle subit alors directement l’inflation. Je voudrais aussi rappeler que lorsque nous évoquons le panier de la ménagère, nous y mettons toutes les dépenses quotidiennes régulières ainsi que les dépenses d’urgence auxquelles un responsable de famille ne saurait se soustraire.
Par ailleurs, une publication de « visible égalité H/F » mentionne que les femmes représentent 83% des parents solo, produisent 50% de la nourriture, gagnent 11% de la masse totale des rémunérations et malheureusement, et ne possèdent qu’1% des terres. Vous l’aurez constaté, avec des moyens si limités, si on y ajoute aussi l’impact de la corruption sur le peu de revenus, le panier de la ménagère se réduit comme peau de chagrin et reste toujours déficitaire. La corruption est le nid de tous les maux.
Les Groupes armés terroristes (GAT) l’ont compris, ce qui explique leur stratégie axée sur les enlèvements des femmes, leur enrôlement pour des questions de sécurité et la satisfaction de leurs besoins de base. Toute cette instabilité due aux rapts, à la traite, à l’esclavage domestique et aux viols, est vécue par les femmes à cause de la centralité de leur rôle pour la survie de la cité.
Ainsi, les mariages forcés vont leur permettre d’assouvir leurs besoins sexuels ; la traite et l’esclavage forcé, de satisfaire leurs besoins alimentaires et culinaires ainsi que les travaux domestiques (aller puiser de l’eau, chercher du bois, préparation des repas, linge, etc.), comme c’est le cas dans les zones de conflits ou post-conflits. Cette criminalité et ses corollaires, qui affectent grandement les femmes et les enfants, prospèrent également à cause de la corruption qui a fait le lit de l’extrémisme violent.
Plus globalement, vous dites que la corruption mine le développement. Pouvez-vous nous expliquer comment ?
Les études que nous avons citées ont prouvé que des fonds dédiés à l’éducation, à la santé, aux besoins sociaux de base ont été détournés à des fins personnelles, alors qu’ils pourraient servir à l’éducation des filles. Ces mêmes études ont également prouvé que le niveau d’éducation des mères affectent proportionnellement la santé, l’éducation, la sécurité alimentaire de la famille donc la société.
Dans de telles conditions, vous comprendrez qu’il sera difficile d’atteindre un niveau développement satisfaisant et espérer qu’il puisse être durable. Vous l’aurez constaté, le mal est très profond et insidieux.
Permettez-moi d’insister encore sur le fait, qu’à cause des fonds publics détournés à des fins personnelles, un nombre impressionnant de projets de développement n’ont pu être réalisés et sont tombés à l’eau, et le plus souvent cela s’est fait au détriment des femmes et des jeunes.
En 2021, Transparence fiscale en Afrique (OCDE) révélait que le montant des flux financiers illicites (évasion fiscale, activités délictueuses, etc.) qui échappe à l’Afrique tous les ans était estimé entre 50 et 80 milliards de dollars. Sans verser dans le sexisme, ces pertes sont imputables aux hommes alors qu’elles pourraient une fois encore, servir à financer des programmes d’autonomisation des femmes, de santé maternelle et infantile, d’éducation et/ou de prévention contre toutes formes de violence.
Dans ces conditions, comment pouvons-nous espérer développer nos pays si nos besoins hédoniques primaires priment sur l’intérêt collectif (le bonheur de la cité) ? L’accaparement de la richesse, n’est pas signe de noblesse !
Comment, à votre avis, peut-on favoriser une meilleure traçabilité de l’information et des initiatives dont les femmes ont besoin pour être moins vulnérables, plus autonomes et plus en capacité de participer à leur juste place à la vie politique, économique, technologique, sociale et culturelle de nos pays ?
A notre humble avis, pour favoriser une meilleure traçabilité de l’information et des initiatives en faveur des femmes, il faut ré-aligner les objectifs de la finance avec ceux du développement durable, en se concentrant sur les conséquences à long terme des investissements. Pour ce faire, il est nécessaire de promouvoir la RSE (Responsabilité sociale des entreprises) avec des mécanismes de financement eux-mêmes durables, en favorisant à travers l’entreprenariat social, des investissements à impact pour les Organismes de la société civile (OSCs), réseaux et/ou plateformes de femmes. Ces actions doivent être en synergie avec des politiques économiques et sociétales en faveur de la promotion des droits des femmes et des jeunes.
Concernant la traçabilité, la production de connaissances, la gestion de l’information, une approche holistique devra permettre de disposer également de bases de connaissances régionales et de plateformes de partage de données pour l’évaluation des risques, la prévention de la fraude et le suivi du déploiement des portefeuilles.
L’intersectionnalité devra permettre aux femmes et aux jeunes, dans le cadre de la transition générationnelle, de faire usage d’outils modernes tels que l’IA afin de promouvoir une masculinité positive qui leur permettra d’être épanouies sur les plans politique, économique, technologique, social et culturel.
D’une manière analogue, nous pensons que les Objectifs de développement durable (ODD) ont été bien pensés. Toutefois, il faudra rajouter un 18e ODD transversal pour corriger le gap. Nous savons tous que les objectifs escomptés ne seront pas atteints à l’horizon 2030. Il faut donc, dès à présent, anticiper et mettre la recherche, l’information et les outils d’intelligence artificielle (IA) au cœur de notre stratégie. D’abord commencer par financer la recherche africaine, par les Africaines et pour les Africaines. Mais il ne faut pas que celle-ci soit uniquement de la Recherche-Développement (R&D) parce qu’au fond, c’est la mise en œuvre effective et surtout la pérennité des initiatives locales pertinentes et ou innovantes qui posent problème. Il faut financer assez substantiellement la Recherche-développement-Action (RDA) et, parallèlement, susciter un partenariat objectif et sincère entre les États, les universitaires, les ONG/OSC et le secteur privé. La redevabilité devra être collective pour l’atteinte d’objectifs SMARTS avec des impacts durables.
Vous me permettrez avant de conclure, de profiter de cette tribune pour partager le plaidoyer de l’initiative "Les sentinelles des résolutions « Femmes, paix, et sécurité » et de la cohésion sociale" pour "l’adoption d’une nouvelle Résolution qui prenne en compte les besoins des femmes et des jeunes qui vivent dans des régimes liberticides/autoritaires" et la nécessité de promouvoir la solidarité féminine avec le concept de « She4She ». Objectif : se renforcer mutuellement, tout en reconnaissant que la masculinité positive, le « He4She », est un bon concept, qui ne travaille pas uniquement que pour les femmes mais pour le bien-être de tous, notamment pour la société dans sa globalité,
Cette nouvelle résolution devrait reconnaître que l’atteinte de l’équité sera illusoire, à l’échelle du monde, si en plus des conflits armés, on ne reconnaît pas et ne prend pas en compte l’impact des crises sociopolitiques et celle de la mal gouvernance qui affecte la démocratie.
Les défis de la démocratie affectent aussi de manière disproportionnée les femmes et les filles au même titre que les conflits armés et l’extrémisme violent. (Eco-TransContinentsAfrica)
