La situation du Cabo Verde est l’une des plus paradoxales qui se puissent imaginer par rapport à une denrée aussi précieuse que l’eau. Archipel de neuf îles habitées dans l’océan Atlantique au large de l’Afrique de l’Ouest, plus précisément à 700 km des côtes sénégalaises, ce pays de 4.000 kilomètres carrés a régulièrement fait face à des pénuries d’eau.
Le déficit d’eau : une réalité prégnante
Il faut savoir que situé dans une zone aride, le Cabo Verde a souvent connu des périodes de pluies rares et irrégulières. Avec le changement climatique, le phénomène s’est exacerbé au point que la succession des sécheresses depuis 2017 a conduit le gouvernement à déclarer l’urgence nationale en 2022.
A cela, il convient d’ajouter le fait que les ressources en eau douce sont rares. Explication : les nappes phréatiques sont contaminés par le sel de la mer. Combiné avec la pression exercée par l’augmentation de la population qui est désormais de l’ordre de 560.000 habitants et le boom du tourisme qui attire 1 million de personnes, on comprend que la situation ait été délicate notamment en novembre 2024.
"Nous avons environ 300 mm de pluie par an”, fait constater Oumar Barry, consultant de l'Organisation des nations unies pour l'alimentation (FAO) au Cabo Verde. "Cette situation a considérablement affecté l’agriculture, dont la contribution au PIB est tombée de 7-8 % à 4-5 % en raison de la sécheresse”, poursuit-il.
“L’agriculture ici souffre de nombreuses contraintes”, confie Celestino Tavares, ingénieur à la Direction de l’Agriculture, lors d’une visite de l’équipe pluridisciplinaire de la FAO près de Praia. Selon lui, le principal défi reste “la disponibilité d’eau”, un problème structurel remontant à l’indépendance, alors que le manque de terres cultivables aggrave la situation. Cependant, le gouvernement a pris des mesures significatives pour transformer ces handicaps en opportunités.
Les mesures pour s’approvisionner en eau potable
La première solution que le Cabo Verde a trouvé a été de désaliniser l’eau de mer à profusion entre ses îles.
L’enjeu a été d’assurer une production massive. Résultat : depuis 1968, la désalinisation a permis à l’entreprise publique Electra de fournir 80-90 % de l’eau potable, notamment dans les centres urbains comme Praia, Mindelo et Sal.
En plus de la désalinisation traditionnelle, le Cabo Verde s’est appuyé sur des technologies innovantes comme le solaire.
La société Elemental Water Makers a ainsi réduit la dépendance aux carburants à 100 % importés, carburants coûteux en raison des prix élevés de l’énergie. Installé à Salamansa, sur l’île de São Vicente, ce système de désalinisation solaire a permis d’offrir une eau à un prix abordable et durable même si a désalinisation reste énergivore et que 55 % de l’eau produite est perdue du fait des fuites mais aussi des non-facturations.
A ce propos des efforts récents, soutenus par LuxDev, une structure du Luxembourg, ont été faits pour réduire l’eau non génératrice de revenus.
Un chantier d’infrastructures mis en oeuvre
Des infrastructures ont donc été mises en place. Ainsi de Santa Maria Wastewater Treatment Plant sur l’île de Sal.
Inaugurée en 2017 avec un financement de 1,9 million de dollars US du Millennium Challenge Corporation (MCC), cette station traite les eaux usées. Elle réduit ainsi la pollution des plages et soutient le tourisme.

Autre réalisation : l’Infrastructure Grant Facility (IGF). Créé dans le cadre du Compact II, l’IGF a financé 23 projets pour 21 millions de dollars US comme la réhabilitation des réseaux à Fogo et l’interconnexion Praia-São Domingos, augmentant la disponibilité de l’eau.
Au-delà de la désalinisation et des infrastructures, des réformes organisationnelles faites. Il y a eu la création en 2013 de l’Agence Nationale de l’Eau et de l’Assainissement (ANAS) pour réguler le secteur, celle en 2016 d’Águas de Santiago (AdS), une entreprise intercommunale sur l’île de Santiago, permettant de desservir 47 % de la population nationale.
AdS a ajouté 19 % de clients supplémentaires et amélioré le taux de recouvrement des factures. Et il ne s’agit-là que du premier niveau d’impact. Qu’en est-il pour le second ?
Des initiatives qui ont un impact fort sur le terrain
Au niveau des résultats annexes, on peut constater que 69 % des Cap-Verdiens utilisent le réseau public d’eau potable (74,7 % en zone urbaine, 57,3 % en zone rurale) et que 85,2 % des ménages ont accès à des systèmes d’assainissement soit une hausse de 7,8 % depuis 2015.
Pour ce qui est de la facilitation d’accès à l’eau, une tarification sociale a été instaurée. Après 2017, le gouvernement a mis en place un registre permettant d’offrir 5 m³ d’eau gratuite par mois aux ménages les plus démunis.
Tout cela a conduit à créer les conditions pour mieux satisfaire les besoins au quotidien à la fois de la population et des professionnels comme les agriculteurs.
Une agriculture résiliente adossée à de l’énergie renouvelable
“Nous cherchons à pratiquer une agriculture plus résiliente, en utilisant des variétés adaptées et en massifiant l’irrigation goutte à goutte pour économiser l’eau”, indique Celestino Tavares. "Dans les champs de maïs, culture emblématique du pays qu’on aperçoit au pied des montagnes dont des volcans dormants, des conduites d’eau montrent cet effort", poursuit-il. “Chaque goutte compte”, affirme-t-il, ajoutant que la majorité des champs appartiennent à des particuliers, l’État ne possédant que 7 % des terres agricoles.
Concrètement, pour pallier le manque d’eau, le gouvernement a investi dans la réhabilitation des infrastructures hydrauliques et le dessalement.
À São Domingos, à 13 kilomètres de Praia, une usine de dessalement de 4 hectares, alimentée à l’énergie solaire, joue un rôle important.
“Depuis quatre ans, nous travaillons sur la désalinisation pour répondre aux besoins d’irrigation”, explique Angele Moreno, directrice de l’usine, relevant que l’eau dessalée est subventionnée pour les agriculteurs.

Le recours à l’énergie solaire, indispensable dans ce contexte, permet de réduire de 30 % le coût de l’eau pour les agriculteurs. “Nous mobilisons environ 700 kW d’énergie solaire dans cette installation, ce qui aide à diminuer les coûts”, précise un ingénieur en électricité. “Actuellement, 1 200 producteurs agricoles de l’île de Santiago bénéficient de ces installations”, note Angele Moreno avec satisfaction.
Il faut dire qu’il y a vraiment de quoi car avant les réformes, seuls 59 % des habitants avaient accès à l’eau courante à domicile et 20 % à un réseau d’égouts,
Le choix de la formation pour enraciner la résilience
En parallèle, le Cabo Verde mise sur la formation pour moderniser son agriculture.
“Nous faisons face au défi de vulgariser les nouvelles technologies agricoles”, explique Antonio Delgado, ingénieur agronome.
Outre les champs-écoles, des “écoles mobiles” vont directement à la rencontre des agriculteurs pour diffuser des techniques innovantes, comme la culture sous serre.
Bien qu’encore en phase d’expérimentation, ce programme est prometteur.
“Les agriculteurs sont satisfaits, mais nous attendons de voir les résultats concrets sur le terrain”, confie Antonio Delgado.
On voit que tous ces progrès ne se sont pas faits seuls.
Le Cabo Verde a bénéficié de l’appui de la FAO, l’organisation onusienne pour l'alimentation. Lors de l’ouverture de la 16e réunion de l’équipe pluridisciplinaire du Bureau sous-régional de la FAO en novembre dernier, Ana Touza a eu à déclarer que “la FAO a soutenu le redressement du pays qui est aujourd’hui une nation à revenu intermédiaire grâce à des politiques socio-économiques ambitieuses”.
Pays au climat rude, le Cabo Verde a ainsi réussi, à force de courage, d’abnégation et d’inventivité, à créer un modèle de résilience qui pourrait inspirer plus d’un pays à commencer par ceux du Sahel. (Eco-TransContinentsAfrica)
