“J’ai voulu opposer une réalité complexe à des ressentis simplistes”

INTERVIEW. C’est un ouvrage inspiré par 40 ans d’Afrique que propose Etienne Giros, président du CIAN et de l’EBCAM. Il nous en explique les ressorts.

“J’ai voulu opposer une réalité complexe à des ressentis simplistes”

Le sous-titre qui accompagne “54 nuances d’Afrique”, l’ouvrage qu’Etienne Giros vient de publier aux éditions Télémaque annonce la couleur : “Investir en Afrique : essai enthousiaste pour déconstruire les préjugés”. Il nous fait entrer de plain-pied dans le monde contrasté de la perception de l’Afrique, de ce qu’on peut y faire, de ce qu’on peut y avoir, du regard à y poser, du type de rapports à avoir avec les Africains, de la manière de travailler avec eux, plus globalement de l’état d’esprit dans lequel être quand on est au contact de l’Afrique à quelque titre que ce soit. Le défi est de taille vu le sort qui a été celui du Continent depuis le 16e siècle, dans ses turpitudes internes mais aussi dans ses relations avec l’Europe et le reste du monde. De tout cela, sont nés des clichés et des idées reçues qui desservent l’Afrique et parasitent l’idée que beaucoup s’en font. 

Après avoir travaillé 30 ans durant à la CFAO et au groupe Bolloré avant de diriger l’institut de sondage CSA, Etienne Giros préside depuis 10 ans le CIAN, l’association professionnelle regroupant les entreprises françaises opérant en Afrique. Actuel président de l’EBCAM (European Business Council for Africa), il a choisi d’aller au-delà et de partager ses convictions sur l’Afrique loin des idées reçues dont Honoré de Balzac, qu’il cite, dit que ce “sont les armes des ignorants”. Convaincu de cette pensée de Pline l’ancien reproduite en quatrième de couverture que “De l’Afrique vient toujours quelque chose de nouveau”, Etienne Giros s’est confié à Eco-TransContinentsAfrica. 

Eco-TransContinentsAfrica : Vous publiez 54 nuances d'Afrique. Comment vous est venue l'idée de cet ouvrage ?

Etienne Giros : L'idée est venue parce que je trouve qu’il y a de plus en plus d’idées reçues, de stéréotypes, voire même de préjugés souvent  fondés, soit sur des approximations ou de la méconnaissance, soit sur une certaine idéologie qui circule sur l'Afrique. Quand on connaît l'Afrique et qu'on l'aime, on réalise que cela est nuisible au développement de nos relations et ne donne pas envie à des entreprises d'y investir. Connaissant l'Afrique depuis longtemps pour y avoir circulé quarante ans durant et que je préside le CIAN depuis 10 ans, j'ai été agacé de cet état de fait et me suis proposé de les déconstruire et de dire “non”, cela ne correspond pas à la vérité. Pour ce faire, je me suis dit que j'allais faire un livre à partir de ces stéréotypes et idées reçues. En guise de clin d’oeil, je me suis arrêté à 54 idées parce qu'il y a 54 pays actuellement en Afrique. Chaque idée est indépendante, aucune n’est rattachée à des pays et, dans l’ouvrage, il n’y a pas de chapitre par pays. Il y a plutôt un chapitre par idée.

Image de la couverture de l'ouvrage "54 nuances d'Afrique" d'Etienne Giros, président du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN) - DR
Image de la couverture de l'ouvrage "54 nuances d'Afrique" d'Etienne Giros, président du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN) - DR

Quel en est le propos principal ?

Le propos principal, le fil rouge du livre, c'est d'opposer la réalité complexe, historique et multi cadres des choses aux ressentis et aux perceptions générales. L'idée a été de faire quelque chose de sérieux. Concrètement, c'est un livre d'humeur parce que c'est la vie de l'auteur qui est portée dans ce livre, un auteur qui ne cherche pas à détenir la vérité. Par contre, il s'oppose à des stéréotypes ou des idées générales qui, par définition, sont trop courtes, trop rapides et souvent fausses. 

J’ai essayé, à chaque fois, d'expliquer pourquoi cette idée générale prospère. Ensuite, quelle est la situation réelle ? Comment ça se passe sur le terrain ? Quelle est vraiment la situation ? En somme, que cette idée générale pourrait être plus nuancée. Donc voilà le propos principal. Pour résumer, opposer une réalité complexe à des ressentis simplistes.

A qui le destinez-vous en particulier ? 

C'est plutôt un livre grand public, bien que les thèmes ne soient pas grand public. Certains m'ont dit qu’un livre sur l'Afrique était un livre de niche. Moi, je ne crois pas parce que l'Afrique, c'est beaucoup plus qu'une niche. C'est évidemment une ambition, une stratégie, c’est notre avenir, etc.. Il touche donc tous les secteurs. Mais, son ambition un petit peu prétentieuse, c’est de s'adresser à tout le monde. 

En réalité, je vois trois catégories de lecteurs : 

  • d'abord les leaders d'opinion, les journalistes, les élus, les intellectuels ; 
  • Deuxièmement, les entrepreneurs. Parce que je rêve que les entrepreneurs qui agissent en Afrique, lisent ce livre et se disent à l'issue de la lecture : “Au fond, l'Afrique, je ferais bien d'y aller ou je devrais y aller parce que, certes, c'est compliqué, mais il y a du potentiel pour les entrepreneurs”. 
  • Et le troisième public, c'est l'opinion. L'opinion, c'est un peu tout le monde qui se dit “On lit bien des articles sur l'Afrique, on peut lire des livres, il y a des auteurs qui publient sur l'Afrique, Et bien, on peut bien lire un livre d'humeur, positif mais réaliste, un livre qui dit qu’il y a du potentiel, qu’il y a des difficultés, mais qui insiste sur le fait qu’il ne faut pas surévaluer ces dernières. Et surtout, qu’il existe des réponses à ces difficultés”.

En guise de nuances, vous vous êtes appuyé sur 54 affirmations souvent entendues au détour de conversations sur l'Afrique. Quel message avez- vous souhaitez faire passer en adoptant cette forme ?

J'en retiens deux : un message de méthode et un message de fond. 

Commençons par le message de fond. C'est un livre optimiste sur l'Afrique mais pas béat. Il cherche à remettre, en tout cas à mes yeux,  les choses à leur place, et cela pour dire “N'ayez pas peur de l'Afrique”.  Et puis, deuxième message : “Ne croyez pas aux idées simplistes qui peuvent circuler”, “Faites vous votre idée par la réflexion”. 

Cela me conduit d’ailleurs à rappeler cette très belle citation d’Aristote : “L'ignorant affirme, le savant doute et le sage réfléchit”.

Depuis près de quatre décennies, vous vivez l’Afrique au quotidien. A quoi attribuez-vous cette longévité volontaire sur les affaires du Continent ?

Vous avez raison. Ça fait 40 ans que je circule en Afrique et pour vous faire un aveu, j'y suis allé plus de 500 fois. Ce n’est quand même pas mal. Je ne connais pas tous les pays mais j’en connais cependant un peu plus de 30 sur 54 et pense avoir une légitimité pour en parler. 

Alors pourquoi cette durée ? 

D'abord, ça vient des hasards de la vie. C'est parce que mon parcours professionnel m'a amené à la CFAO et c’était en Afrique que je ne connaissais pas du tout. Ensuite, c'est devenu une passion du fait même des Africains. Parce que je pense que nous avons un lien avec ce continent qui est différent de celui que nous avons avec d'autres continents. En Afrique, il y a beaucoup d'humain et de la proximité. Il faut aimer les gens. Et moi, j'aime les Africains. Et puis, ce qui me plaît en Afrique, c'est la diversité et l'atmosphère. C'est un continent multiple et divers. Enfin, c'est un continent qui regorge de potentiel, même s'il y a des problèmes qui, quelquefois, peuvent agacer. 

Cela entendu, comme dit l'autre proverbe assez connu “Qui aime bien châtie bien”. Autrement dit, aimer être en faveur de l’Afrique ne signifie pas pour moi de ne pas regarder la réalité en face.

En tant que Président du CIAN et de l’EBCAM, quelles conséquences les bouleversements géopolitiques et géo-économiques actuels pourraient-ils avoir sur les échanges entre l'Afrique, la France et l'Europe ?

Il me semble que les bouleversements que l'on vit en ce moment sont majeurs.

Il y a actuellement dans le monde un mouvement de fond qui fait prédominer les intérêts des pays et ceux de tout un chacun désormais. Et si ce n'est pas encore le cas, ça va l'être.  Ainsi, toute décision, toute relation internationale, toute organisation économique est en train ou va répondre à la question “Est ce que ça sert mes intérêts ?”. On peut donc dire que c'est un monde qui va un peu tourné vers plus de lutte d'intérêts et plus d’égoïsme. C'est assez loin de la situation d’il y a 20 ans où on était tous ensemble dans une communauté internationale pour réussir et faire du co-développement. 

Deuxièmement, je pense que ce contexte va peut-être modifier assez profondément les modes d'accès aux matières premières. Comme l'Afrique regorge de matières premières, elle risque d'être au cœur de combats visant à mettre la main sur ses matières premières. 

Troisièmement, je pense que des priorités financières nouvelles vont se faire jour. Ainsi de la transition écologique, de la remilitarisation ou de l'armement, des éventuels conflits et des droits de douane, entre autres. La conséquence est que le total des financements disponibles dans le monde n’étant pas extensible à l'infini, il va y avoir des arbitrages qui pourraient être au détriment de l'Afrique. Autrement dit, quand un continent comme l'Amérique ou l'Europe dira “j'ai besoin de 300 milliards pour relancer l'économie, de 500 milliards pour se réarmer, c'est autant d'argent qui risque de ne pas aller sur l'Afrique. Une illustration en France par exemple : l'aide publique au développement a été réduite de 2 milliards et demi. 

Quatrièmement, je pense que ce qu'on appelle par une expression que je n'aime pas beaucoup d'ailleurs, "le Sud global", va essayer d'exister dans tout ce qui se passe en ce moment. Le Sud global regroupe des pays qu'on appelait dans le temps “les pays du Tiers-Monde” ou “pays du Sud” ou “les anciens BRICS”. Ceux-ci vont essayer de se mettre ensemble avec sans doute quelques idées derrière la tête mais également quelques arrière-pensées de la part de quelques grands qui voudront dominer tout cela et s'en servir peut-être, et sûrement pour dire “laissez-nous nous développer, laissez-nous tranquilles, laissez-nous avoir les régimes politiques que nous voulons. Pourquoi doit-on encore écouter les injonctions du Nord et de l'Occident pour des questions démocratiques, de développement économique, de libéralisme ou d'évolution sociétale ?”. De mon point de vue, cela aura des conséquences sur les échanges, qu'ils soient politiques, humains ou économiques, entre l'Afrique, la France et l'Europe. 

Sur quels points l'Afrique, la France et l'Europe devraient-elles se remettre en question pour une meilleure fluidité et une confiance renforcée dans les affaires entre elles ?

Pour cette question, j'ai envie de donner trois pistes qui me viennent à l'esprit. Et il y en a d'autres mais j’en donne trois.

D'abord, première remise en question, refuser le chacun pour soi. C'est à dire accepter de regarder les intérêts de l'autre. Donc que l'Europe regarde l'intérêt de l'Afrique, que l'Afrique regarde aussi l'intérêt de l'Europe. Vous pouvez décliner cette approche sur les questions d'immigration, sur la relation entre la France et l'Algérie, sur les financements publics, etc. 

Deuxième idée : il faut combattre la bureaucratie. Je crois qu'on ne se rend pas compte combien la bureaucratie, la paperasse, les procédures, les injonctions bien pensantes qui nous sont données, nuisent aux relations et nuisent au développement et à la lutte contre la pauvreté et aux échanges. Il faut de l'agilité et non pas de la bureaucratie. 

Et troisième idée, il faut éviter de se mettre dans des positions de guerre commerciale. Sur ce point, j'ai la conviction que celui qui déclenche la guerre commerciale en est la première victime à la fin de la journée. Donc, autant l’Europe que l’Afrique, doit éviter de nous remettre dans cette situation. (Eco-TransContinentsAfrica)

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