Les présents aveuglent les yeux des sages…

ANALYSE. Avocat au Barreau de Paris et co-président des “Rendez-vous d’Afrique(s)”, Pierre Masquart aborde ici la question de la corruption sur le Continent.

Les présents aveuglent les yeux des sages…

"Tu ne recevras point de présent ; car les présents aveuglent ceux qui ont les yeux ouverts et corrompent les paroles des justes" (Exode 23:8). Cette citation biblique continue de résonner dans l'Afrique d'aujourd'hui, rappelant que la lutte contre la corruption reste un enjeu central pour le continent. Alors que l'Indice de Perception de la Corruption 2024 de Transparency International, publié en février 2025, révèle une stagnation des efforts en matière de gouvernance, de nombreux pays africains prennent conscience des défis à relever et mettent en place des réformes encourageantes. La volonté de transparence et de renforcement institutionnel se manifeste à travers le continent, preuve que l’Afrique est engagée dans une dynamique positive pour lutter contre ce fléau.

Un continent en mouvement : des efforts et des défis

Les Seychelles (72), le Cap-Vert (62) et le Botswana (57) démontrent qu'une gouvernance exigeante et des institutions solides permettent de résister à la corruption. Ces pays ont mis en place des réformes rigoureuses qui ont limité les abus et renforcé la transparence.

D’autres États africains, bien que confrontés à des défis, affichent des progrès notables. La Mauritanie (30) ou le Gabon (27) s’engagent dans des réformes visant à renforcer la justice et la transparence, appuyées par une mobilisation croissante de la société civile et des autorités locales. De même, en République Démocratique du Congo, l'ancien ministre des finances Nicolas Kazadi (2021-2024) a mis en place plusieurs réformes pour lutter contre la corruption et améliorer la gouvernance financière. Ces efforts, bien que progressifs et parfois combattus, montrent une volonté de rupture avec les pratiques du passé.

Si des avancées existent, le continent doit encore surmonter certains défis.

En Libye, par exemple, la tempête Daniel de 2023 a fait plus de 11 000 morts, une catastrophe en partie attribuée à l’effondrement de barrages mal entretenus – symptôme d’une gestion déficiente des infrastructures publiques. Les pays africains les plus exposés aux effets du changement climatique sont souvent ceux où la corruption affaiblit les politiques publiques. Cependant, la prise de conscience s’accélère. Plusieurs gouvernements africains collaborent désormais avec des organisations internationales pour assurer une meilleure gestion des fonds climatiques et renforcer la résilience face aux catastrophes naturelles.

Une feuille de route pour l’avenir : des solutions en marche

L'Afrique trace son chemin vers une gouvernance plus éthique et efficace grâce à plusieurs leviers :

- Le renforcement de l’indépendance des institutions judiciaires et administratives, avec une volonté politique affirmée pour lutter contre l’impunité.

- La promotion de la transparence et des technologies numériques, à travers des plateformes ouvertes de suivi des dépenses publiques.

- La mobilisation de la société civile, qui joue un rôle de plus en plus actif dans la dénonciation et la prévention des abus.

- L'investissement dans l'éducation civique, pour sensibiliser les générations futures aux enjeux d’intégrité et de responsabilité.

Ces initiatives, portées par des acteurs africains, témoignent d’un mouvement en faveur d’une gouvernance plus juste et plus efficace.

Un avenir prometteur : l’Afrique en action

La lutte contre la corruption ne concerne pas uniquement l’Afrique.

La décision de Donald Trump de revenir sur certaines dispositions-clés de la loi anticorruption américaine, notamment la loi sur les pratiques de corruption à l’étranger (Foreign Corrupt Practices Act, FCPA), envoie un signal préoccupant. Cette loi, adoptée en 1977, visait à sanctionner les entreprises américaines impliquées dans des pratiques douteuses à l’international.

Cependant, cette décision intervient dans un contexte de compétition mondiale intense. La Chine et la Turquie, qui renforcent leur présence en Afrique, adoptent une approche plus souple vis-à-vis des pratiques commerciales. Face à cette concurrence, les États-Unis semblent vouloir alléger leur cadre réglementaire pour ne pas être marginalisés.

Cette réalité démontre l’importance pour l’Afrique de se doter de mécanismes solides pour prévenir toute forme d’ingérence qui compromettrait son développement.

Par ailleurs, la corruption est un défi mondial. Le rapport de Transparency International met en lumière des cas en Europe, notamment en France, où certaines affaires d’influence continuent d’alimenter le débat public. Cette réalité rappelle que la lutte contre la corruption doit être globale et ne pas se limiter à un seul continent.

Loin d’être une fatalité, la corruption est un défi que de nombreux pays africains affrontent avec détermination.

Les initiatives locales, les réformes juridiques et les avancées technologiques ouvrent la voie à une Afrique plus transparente et plus prospère. Mais cette transformation ne dépend pas uniquement d’elle : c’est un combat global qui exige l’implication de la communauté internationale. Les présents n’aveugleront plus les yeux des sages, pour peu que le monde entier choisisse enfin de  voir clair.

* Co-Président des “Rendez-vous d’Afrique(s), Pierre Masquart analyse chaque semaine dans sa newsletter “Droit et Pouvoirs en Afrique” les dynamiques entre droit, politique et gouvernance sur le Continent.

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