C’est un moment décisif que ce 38e Sommet de l’Union africaine tenu à Addis-Abeba pour la Déclaration de Dar Es Salaam publiée à l’issue du Sommet africain de l’énergie qui a réuni dans la capitale économique tanzanienne trente chefs d’Etat et de gouvernement du Continent. Organisé autour de l'initiative Mission 300 par la Tanzanie, l’Union africaine, les Groupes de la Banque mondiale et de la Banque africaine de développement, avec le soutien de la Fondation Rockefeller, de l’Energy Sector Management Assistance Program (ESMAP), de l’Alliance mondiale pour l’énergie au service des populations et de la planète (GEAPP), de l’initiative Sustainable Energy for All (SEforALL) et du Fonds pour l’énergie durable en Afrique, ce Sommet a eu pour objectif de conjuguer les actions de gouvernements, de banques de développement, de partenaires, d’organismes philanthropiques et du secteur privé pour raccorder 300 millions d’Africains à l’électricité d’ici 2030. La Déclaration de Dar Es Salaam qui en est sortie fait partie des dossiers soumis à l’adoption lors de ce Sommet des Chefs d'Etat qui a eu lieu les 15 et 16 février.
Comme l’a dit Amina Mohamed, secrétaire générale adjointe de l'ONU et présidente du Groupe de développement durable des Nations-Unies, “le compte à rebours pour 2030 a déjà commencé car il faut d’ores et déjà s’assurer que l’initiative Mission 300 donne des résultats concrets pour l’Agenda 2063 également”.

L'Agenda 2063, faut-il le rappeler, est le cadre stratégique par lequel l’Union africaine entend accompagner la transformation socio-économique du continent les 50 prochaines années, en s’appuyant sur des initiatives continentales en faveur de la croissance et du développement durable dont elle cherche à accélérer la mise en oeuvre.
Mais pourquoi cette adoption est-elle d’ores et déjà urgente ?
Les enjeux d’une urgence énergétique
“Notre continent ne pourra réaliser ses ambitions de développement industriel, de croissance économique, de lutte contre la pauvreté et contre la faim, ni relever les défis environnementaux majeurs tant que nous n’aurons pas surmonté notre énorme déficit énergétique”, a déclaré à Dar Es Salaam Mohamed Ould Ghazouani, chef de l’Etat mauritanien et président sortant de l’Union africaine. C'est d'ailleurs consciente de cela que l’Union africaine a lancé plusieurs initiatives phares telles que le marché unique africain de l’électricité, le Plan directeur du Système électrique continental et le Programme de développement des infrastructures en Afrique.

Certes, l’Afrique a enregistré des progrès en matière d’électrification ces dernières années. On est en effet passé de 39% en 2015 à 52% en 2024 de pourcentage de la population ayant accès à l’électricité. Il n’en reste pas moins que 600 millions d’Africains sont encore au bord de la route avec cette conséquence notée par Akinwumi Adesina, président de la Banque africaine de développement : “L’absence d’électricité approprié réduit le PIB de l’Afrique de 2 à 4% tous les ans” alors que “l’accès à l’électricité est un droit humain fondamental”.

Au-delà de la dimension de droit humain, l’accès à l’électricité revêt un enjeu important autour de la question de l’emploi en Afrique. Ceci a été en effet mis en exergue à Dar Es Salaam par le président de la Banque mondiale. “Lors des dix prochaines années, 360 millions de jeunes seront à même de rejoindre le marché du travail. Pendant cette même décennie, note Ajay Banga, le système africain ne va proposer d’emplois qu’à 150 millions de jeunes. Cela signifie, poursuit-il, que trois jeunes sur cinq n’auront pas la garantie de subvenir à leurs besoins car l’emploi garantit la subsistance et la dignité”. Et de conclure : “L'initiative Mission 300 est l’épine dorsale d’un programme pas seulement d’électricité, de cuisson propre et de soins de santé mais aussi d’emploi, d’optimisme des populations et de leur espoir dans la dignité”.

Lui emboîtant le pas, Rajiv Shah, président de la Fondation Rockefeller et membre influent de l’Alliance internationale pour l’énergie de la planète, a estimé que l’accès à une électricité abordable est une exigence absolue de par son impact sur la création d’emplois pour les jeunes mais aussi pour la garantie de la dignité de ceux-ci.

Prenant exemple sur le cas de la Tanzanie que sa présidente Samia Suluhu Hasssan a mise sur une orbite énergétique vertueuse, Amina Mohamed, secrétaire générale adjointe de l’ONU et présidente du Groupe de développement durable des Nations-Unies, a choisi de montrer combien l’accès à l’électricité pouvait être impactant pour les garçons et les filles vivant dans des zones isolées avec des classes désormais éclairées, également pour les services de santé fournis aux populations éloignées.

“La Tanzanie montre comment l’accès à l’énergie est aussi affaire d’opportunités, d’équité, de fondement d’un avenir plus brillant et d’une vie de dignité pour tous”, a-t-elle estimé. Il faut dire que la Tanzanie a réussi une performance remarquable en matière d'électrification rurale. Entre 2011 et 2022, elle est passée d’une couverture de 11% de la population à 46%, soit plus d’un million de nouvelles connexions et une augmentation du taux d’éducation de 72%. De quoi inscrire la question énergétique dans une orbite où électricité rime avec espoir, prospérité, stabilité, sécurité et souveraineté.
Mais comment l’Afrique compte-t-elle concrètement faire face au challenge de réduire de moitié la population du Continent n’ayant pas encore accès à l’électricité ?
Les solutions proposées par l’initiative Mission 300
A Dar Es Salaam, douze pays ont présenté leur pacte national de l’énergie. On est loin des 54 Etats du Continent mais c’est déjà un début non négligeable. Ainsi du Tchad, de la Côte d’Ivoire, de la République Démocratique du Congo, du Liberia, de Madagascar, du Malawi, de la Mauritanie, du Niger, du Nigeria, du Sénégal, de la Tanzanie et de la Zambie.
Avec des échéances bien précises, ces pays ont exprimé comme objectifs de naturellement élargir l’accès à l’électricité mais aussi d’accroître l’utilisation des énergies renouvelables et d'attirer des capitaux privés supplémentaires. Autres desseins mis en avant : produire une électricité à un prix abordable, étendre les connexions et l’intégration régionale, améliorer l’efficacité des services publics, développer des solutions de cuisson propre et, s’appuyant sur des technologies de cartographie électronique et par satellite, identifier les solutions les plus rentables pour la fourniture d'électricité aux zones mal desservies.

Ambitieux s’il en est, ce programme ne pourra être satisfait que grâce à une volonté politique forte et une mobilisation financière de tout premier plan. C’est ce que de nombreux partenaires ont concrétisé en annonçant une série d'engagements de plus de 50 milliards de dollars dont voici les détails.
Le Groupe de la Banque africaine de développement et le Groupe de la Banque mondiale prévoient d’allouer 48 milliards de dollars de financement à la Mission 300 d'ici 2030, un montant susceptible d’évoluer pour s’adapter aux besoins de mise en œuvre. L’Agence française de développement (AFD), elle, va soutenir l’accès à l’énergie en Afrique avec 1 milliard d’euros. Pour sa part, la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB) va apporter 1 à 1,5 milliard de dollars. Quant au Groupe de la Banque islamique de développement (BID), ce sont 2,65 milliards de dollars qu’il envisage de mettre sur la table. Enfin, le Fonds OPEP promet de s’engager pour un montant initial de 1 milliard de dollars, avec un financement supplémentaire à venir.

Par ailleurs, le Groupe de la Banque mondiale et le Groupe de la Banque africaine de développement ont décidé de lancer une société d’investissement pour soutenir des solutions portées par le secteur privé, telles que les mini réseaux d’énergie renouvelable et les systèmes solaires domestiques. Son nom : Zafiri. Dans la première phase, ses partenaires fondateurs vont investir à hauteur de 300 millions de dollars et mobiliser jusqu’à 1 milliard de dollars pour combler le déficit persistant de capitaux propres sur ce type de marché en Afrique.
L’Afrique déploie de nouvelles cartes
Il apparaît que le Continent, à travers l’initiative Mission 300 et la Déclaration de Dar Es Salaam, a décidé de jouer à fond plusieurs cartes novatrices notamment celles de la combinaison réformes gouvernementales, augmentation des financements et effet de levier des partenariats public-privé pour traduire ses différents plans nationaux en actions et relever le défi de l’accès à l’électricité à des millions d’Africains.
Une interrogation demeure cependant : l’Afrique disposera-t-elle de suffisamment de ressources au moment où les Etats-Unis, principaux bailleurs de nombreuses institutions multilatérales, remettent en question leurs engagements bousculant les paradigmes de solidarité financière qui ont prévalu depuis le milieu du XXe siècle, au lendemain de la 2e Guerre mondiale, avec le Plan Marshall, la mise en place des institutions de Bretton-Woods et la création d’institutions comme l’Agence internationale de développement, dépendance de la Banque mondiale, de l’USAID et de bien d’autres organismes sur lesquels des nuages noirs s’amoncellent depuis l’installation de Donald Trump à la Maison Blanche ? (Eco-TransContinentsAfrica)
