Ni eldorado ni chaos : ce que dit l’Université Laval sur les affaires en Afrique

RECENSION. Sous la direction de Sègbédji. Parfait Aïhounhin, Radjabu Mayuto et Zhan Su, la Chaire Jarislowsky de l’Université Laval signe un guide de 558 pages pour entreprendre en Afrique. Une boussole stratégique, à relire à l’aune de 2026.

Ni eldorado ni chaos : ce que dit l’Université Laval sur les affaires en Afrique

Le titre sonne comme une promesse de séminaire. Le contenu, lui, relève du manuel de référence. Paru aux Presses de l’Université Laval (PUL) en avril 2020, "Réussir vos projets d’affaires en Afrique"* est l’œuvre collective de huit membres de la Chaire Stephen-A.-Jarislowsky en gestion des affaires internationales, à Québec. Sègbédji Parfait Aïhounhin, Radjabu Mayuto et Zhan Su, titulaire de la Chaire, en ont assuré la direction.

L’ouvrage est né d’un terreau précis. Celui des colloques consacrés aux affaires en Afrique que la Faculté des sciences de l’administration de Laval organise depuis plusieurs années, mais aussi des cours qu’elle y dispense. Il a d’ailleurs été pensé, aussi, comme support d’enseignement.

Sa grille de lecture tient en cinq questions empruntées à la gestion stratégique internationale : pourquoi, comment, où, avec qui et quand faire des affaires en Afrique ?

Une architecture en trois temps

Les dix chapitres de l'ouvrage suivent une progression rigoureuse, du macro vers l’opérationnel.

Premier temps : comprendre le terrain. Le chapitre d’ouverture, signé Aïhounhin et Mayuto, remonte les grandes périodes de l’histoire économique du continent. Il va de l’emprise commerciale extérieure aux vagues de réformes. Il insiste ensuite sur les diversités africaines, géographiques, institutionnelles, économiques, culturelles, avant d’en venir aux atouts à savoir les ressources, le commerce transfrontalier et l'espace pour des projets d’envergure.

Le deuxième chapitre dresse la carte des opportunités et des risques. Consommation des ménages, marchés industriels, commande publique, facilités accordées aux nouveaux entrants. Il aborde aussi le sujet de gisements moins attendus comme la transformation secondaire du bois, le numérique ou l’eau.

Le revers est traité sans fard : risques économiques, financiers et environnementaux, et surtout défis logistiques, jusqu’aux pertes liées au stockage des produits.

Deuxième temps : apprivoiser l’humain. Le chapitre sur la culture est sans doute le plus utile pour un investisseur venu du Nord. Il part des sources des cultures africaines et de la philosophie Ubuntu pour affirmer la primauté des relations humaines dans l’acte d’affaires.

Il aborde ensuite des sujets que les guides pratiques survolent souvent : la frontière poreuse entre secteur formel et informel, l’esprit du contrat de travail, l’imbrication des relations professionnelles et familiales, le poids de la distance hiérarchique dans la négociation.

Troisième temps : choisir et piloter son mode d’entrée. Exportation, sous-traitance internationale, coentreprise. Chaque option est disséquée, de la planification stratégique aux facteurs clés de succès.

Le chapitre sur la coentreprise retient particulièrement l’attention. Il s’appuie sur des cas réels d’alliances entre entreprises africaines et occidentales. Il en détaille le parcours complet : identification des partenaires, choix du meilleur d’entre eux, structuration, équilibre et évolution dans le temps.

Suivent le marketing mix adapté aux marchés africains (Produit, prix, distribution fragmentée et de plus en plus digitalisée, promotion), puis la gestion des ressources humaines. Ce dernier volet n’élude ni le poids de l’informel ni la place des femmes sur le marché du travail, encore moins le rôle des syndicats.

Financement et éthique, deux chapitres de toute première importance

Le chapitre consacré au financement, cosigné par Aristide Karangwa, Sègbédji Parfait Aïhounhin, Charles Fahindé et Radjabu Mayuto, en couvre tout le spectre. Sources classiques et alternatives, intervention de l’État, ONG, microfinance, places boursières du continent, rôle des banques centrales.

Il s’achève sur les efforts de cadrage de l’OHADA, l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires. Un rappel bienvenu car la sécurité juridique est une condition du financement, pas un supplément.

Le chapitre final, sur l’éthique, est le plus audacieux. Il ose la notion de "relativité éthique" et pose une question rarement formulée aussi frontalement : la corruption vue de l’étranger est-elle la même que celle vécue sur place ?

Les auteurs ne relativisent pas pour autant. Ils distinguent le légal du légitime, examinent conflits d’intérêts et conflits de valeurs, et ramènent le débat vers la responsabilité sociétale de l’entreprise comme vers la responsabilité individuelle du gestionnaire.

Un regard décentré qui apporte beaucoup

Cela nous amène à mettre en exergue ce qui constitue l'une des principales qualités du livre : son ton. Il échappe à l’afro-pessimisme comme à l’afro-euphorie également appelée afroptimisme. L’Afrique n’y est ni un champ de ruines ni un eldorado mais un ensemble de marchés à comprendre avant d’y investir.

La deuxième qualité à noter tient à son point d’observation. Québécois, francophone, adossé à une équipe aux origines diverses, il propose une lecture qui n’est pas celle des anciennes puissances coloniales. Le lecteur parisien ou bruxellois y gagnera un utile pas de côté.

La troisième est pédagogique. Chaque chapitre se clôt sur une conclusion et propose des pistes d’action. L’entrepreneur pressé peut lire le chapitre qui le concerne ; l’étudiant suivra la progression d’ensemble.

Enfin, l’ouvrage traite la culture non comme un folklore à respecter mais comme une variable de gestion. C’est là, souvent, que se jouent les échecs des projets venus d’ailleurs.

Ce que 2026 oblige à compléter

Reste une réalité éditoriale : le livre a été achevé avant que plusieurs ruptures ne redessinent le paysage.

La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) n’a ouvert ses échanges commerciaux qu’au 1er janvier 2021. La pandémie de Covid-19 n’en était qu’à ses débuts. Les crises de la dette souveraine, de la Zambie au Ghana, n’avaient pas encore éclaté.

Au Sahel, la succession de coups d’État ouverte au Mali en août 2020 a bouleversé la carte du risque politique. Les rivalités d’influence entre puissances, anciennes et nouvelles, se sont durcies. Les exemples mobilisés puisent par ailleurs d’abord en Afrique subsaharienne. Le lecteur qui vise le Maghreb ou le Machrek devra compléter sa documentation.

Ces limites ne sont pas des défauts de méthode. Elles invitent simplement à lire l’ouvrage comme une grammaire durable à nourrir de données fraîches. Les questions qu’il pose, elles, n’ont pas vieilli.

Une lecture qui tombe à point au Canada

Le contexte canadien donne par ailleurs au livre une seconde actualité. Le 6 mars 2025, Ottawa a lancé sa toute première Stratégie pour l’Afrique, axée sur la prospérité et la sécurité partagées.

En juin 2026, le Comité permanent des affaires étrangères de la Chambre des communes a publié un rapport appelant à en élargir la portée. Il recommande notamment de renforcer le pôle commercial canadien pour l’Afrique et de mettre en place le mécanisme de mobilisation des diasporas annoncé par la Stratégie.

Pour les PME québécoises et canadiennes qui voudront s’engager sur cette voie, "Réussir vos projets d’affaires en Afrique" offre une base de travail solide. Pour les diasporas africaines, souvent premières passerelles entre les deux rives, il fournit un vocabulaire commun avec les investisseurs. Au-delà, le livre témoigne d’un mouvement plus large.

La production de savoirs francophones sur les affaires africaines ne se fait plus seulement à Paris. Elle s’écrit aussi à Québec, et de plus en plus à Dakar, Abidjan, Casablanca ou Kinshasa. Dans la compétition mondiale pour les marchés du continent, cette pluralité des regards, de l’Europe francophone à l’Afrique et au Québec, n’est pas un luxe académique. C’est un avantage stratégique, à condition que l’Afrique y soit de plus en plus actrice de son propre récit économique. (Eco-TransContinentsAfrica)

* Réussir vos projets d’affaires en Afrique, sous la direction de Sègbédji Parfait Aïhounhin, Radjabu Mayuto et Zhan Su. Aux Presses de l’Université Laval, Québec, avril 2020, 558 pages. Coédition en France : Hermann, août 2021.

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