OMC : pourquoi la conférence de Yaoundé a été stratégique pour l’Afrique

INSTANT. Jusqu’au 29 mars, cette 14e édition a fait de Yaoundé le centre névralgique d'un commerce mondial à un tournant. Plusieurs milliers de participants issus de 160 pays y ont été présents.

OMC : pourquoi la conférence de Yaoundé a été stratégique pour l’Afrique

Offrant une plateforme stratégique pour débattre des enjeux majeurs qui façonnent les échanges internationaux, la Conférence ministérielle de l’organisation mondiale du commerce est l’instance suprême de décision de cette organisation. Elle joue un rôle déterminant dans l’orientation du système commercial multilatéral. C'est dire son importance pour l'Afrique qui n'a pas souvent la possibilité de bien faire entendre sa voix.

Un moment crucial pour le commerce mondial

Au regard de la gravité de la situation du multilatéralisme dans sa dimension commerciale, les discussions ont porté sur des thématiques cruciales telles que les tensions commerciales persistantes, la réforme de l’OMC, la promotion du développement durable, la facilitation des investissements et l’intégration accrue des économies africaines dans le commerce mondial.

Présidée par le ministre camerounais du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana, cette conférence a maintenu, malgré les difficultés du fait des coups de boutoir des Etats-Unis sur de nombreux instruments prévus pour faciliter les échanges dans un sens plus équitable, une certaine place pour l’Afrique dans la conduite des négociations. 

Cela n’a pas empêché les Etats-Unis, lors de la séance d’ouverture, de marquer les esprits, d'un côté, en critiquant vivement les politiques protectionnistes, de l'autre, en appelant à un renforcement des règles du libre-échange dans un contexte de tensions économiques croissantes.

Une opportunité à saisir par l’Afrique

Cela dit, l’organisation de cette conférence sur le sol camerounais a constitué une opportunité stratégique pour le continent africain. Elle a permis de renforcer sa visibilité dans les négociations commerciales internationales ainsi que de promouvoir ses priorités en matière de développement économique, d’industrialisation et d’intégration régionale.

Dans un contexte mondial marqué par des incertitudes économiques et des rivalités commerciales, la Conférence ministérielle de Yaoundé a incontestablement été un moment charnière pour l’avenir du multilatéralisme commercial.

En effet, alors que l’Afrique avec ses 54 pays représente plus de 1,4 milliard de personnes, le continent a une part minuscule de 3 %.dans le commerce mondial. Un déséquilibre qu’une telle conférence est appelée à corriger autant que faire se peut. Autrement dit, elle devrait être à même d'accompagner l’Afrique dans son évolution pour briser le déterminisme qui la frappe notamment celui d’être toujours prise au piège des matières premières, agricoles, minières et autres.

Sortir du piège des matières premières

En effet, depuis des décennies, l'Afrique exporte des matières premières et importe des produits manufacturés. Ce schéma, les délégations africaines présentes à Yaoundé ont tenté de le briser en marquant leur refus de le perpétuer. Du coup, plusieurs questions ont été posées sur la table des négociations : les subventions agricoles massives accordées par les pays développés qui écrasent les producteurs africains sur les marchés internationaux, les barrières commerciales qui bloquent l'accès des produits africains transformés aux grands marchés mondiaux. 

Pour ce qui est de la société civile africaine, elle a martelé sous le mot d'ordre "Notre monde n'est pas à vendre" que les économies africaines demeurent encore aujourd'hui prisonnières d'une dépendance excessive à l'exportation de ressources naturelles dont les cours sont déterminés en dehors du continent. Cela a considérablement réduit leurs marges de manœuvre pour développer des industries locales et bâtir des chaînes de production durables. Parmi les produits concernés, il y en a un qui est symbolique : le coton. 

Le cas du coton : un exemple symbolique

Les pays africains producteurs de coton, notamment le groupe C4+ regroupant le Mali, le Burkina Faso, le Bénin et le Tchad, ont regretté que leurs préoccupations spécifiques ne soient pas pleinement prises en compte dans les textes de compromis soumis à cette 14e Conférence ministérielle et ce bien que le dossier ait été sur la table depuis le cycle de Doha lancé en 2001. Une solution à Yaoundé aurait été un signal positif fort. 

La question du traitement spécial et différencié 

Parmi les sujets importants, il y a celui de l’équilibre et de l’équité entre les pays. Le président camerounais de cette 14e Conférence ministérielle, Luc Magloire Mbarga Atangana, a rappelé dans son intervention introductive que "le commerce mondial ne peut être un terrain de domination, mais doit devenir un levier de prospérité partagée". Une manière de montrer la volonté des pays africains de préserver le mécanisme du traitement spécial et différencié. 

Qu’est-ce que cela signifie ? Le traitement spécial et différencié permet concrètement aux pays en développement de bénéficier de règles allégées et de délais plus longs. Le problème aujourd’hui, c’est qu’il est menacé par  la volonté américaine de réviser les catégories de pays éligibles, notamment pour en exclure la Chine. 

Comment préserver la sécurité alimentaire

pour ce qui est de la question de l’alimentation des populations, elle est plus que jamais centrale pour l'Afrique. Une raison de plus de consolider une ligne commune entre les pays pour défendre leur droit à subventionner leur agriculture vivrière sans être soumis aux mêmes contraintes que les pays développés. Ce sujet est une sorte de ligne rouge à laquelle les délégations n'ont pas pu déroger tant il est crucial que les populations soient moins exposées à une insécurité alimentaire chronique.

Dans un monde numérisé, avoir son mot à dire

Autre sujet : le numérique. Pour les pays africains, son enjeu est stratégique car ils doivent être à même de participer activement à la définition des règles du commerce numérique mondial plutôt que de les subir. Autrement dit, un cadre multilatéral plus structuré leur serait favorable pour défendre leurs priorités, pour leur permettre un meilleur accès aux programmes de renforcement des capacités, d'avoir une visibilité accrue pour leurs PME numériques, et de disposer d'un espace pour influencer les règles émergentes relatives à l'IA, aux données et aux plateformes

De fait, la question du moratoire sur les droits de douane des transmissions électroniques - en vigueur depuis 1998 - a été particulièrement sensible en raison du fait que plusieurs pays africains voudraient pouvoir taxer les flux numériques pour alimenter leurs recettes fiscales, là où les grandes puissances technologiques défendent le statu quo. 

L’accès à une justice commerciale plus équitable

Cela permet d’introduire le sujet de la justice commerciale. En effet, la paralysie de l'organe d'appel du mécanisme de règlement des différends depuis 2019 a pénalisé structurellement les pays africains, qui n'ont pas les capacités juridiques et financières de recourir à des procédures alternatives coûteuses. Il convient donc de restaurer un mécanisme de règlement des différends fonctionnel. C’est une priorité existentielle pour les petits pays africains exportateurs.

Être partie de la gouvernance commerciale

Au regard des nombreux sujets cruciaux pour l’Afrique, il est important que le continent soit autour de la table et pas au menu. A cet égard, la présidence camerounaise de cette Conférence ministérielle a pu être perçue par les diplomates africains présents à Yaoundé comme un signal fort. C’est ainsi qu’une réunion préparatoire des ministres africains du commerce a pu se tenir à Maputo, au Mozambique, en amont immédiat de la Conférence ministérielle de Yaoundé dans le but de rapprocher les points de vue et de construire une position commune. C'est en soi une nouveauté à saluer que l'Afrique soit arrivée à une telle réunion avec une coordination régionale plus aboutie que lors des conférences précédentes. 

Cela a certainement été un bon début pour l’Afrique dans sa démarche de contenir l’OMC dans son état d’instrument de la perpétuation des asymétries commerciales Nord-Sud. En somme, un premier pas important pour en faire un outil de transformation structurelle des économies africaines et comme il a été dit dans les différents discours des organisations africaines, “de passer du discours à des actions concrètes”. (Eco-TransContinentsAfrica)

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