En collaboration avec Alexander Hughes-AfricSearch, le Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN) et l’ESCP Business School, l’African Business Club, association forte de plus de 700 alumnis suivie par plus de 30.000 abonnés sur les réseaux sociaux, a diligenté une enquête sur les aspirations au retour et à l’intégration des talents de la diaspora africaine. Que révèle cette enquête intitulée African Talents Repat et réalisée sous format digital via email et formulaire en ligne adressés à l’ensemble du réseau de l’African Business Club ? Quels enseignements en tirer ? Yannick Mekwegne, le président de cette association, s’est confié à ce propos à Eco-TransContinentsAfrica.
Eco-TransContinentsAfrica : Qu’est-ce qui vous a conduit à juger utile de faire aujourd’hui une étude sur les aspirations au retour des talents de la diaspora africaine ?
Yannick Mekwegne : S’il y a une chose que l’African Business Club a compris depuis sa création en 2003, c’est que le développement du continent africain se fera par la mobilisation de l’ensemble de ses intelligences. Qu’elles soient locales ou diasporiques.
C’est dans cette optique que nous avons lancé depuis 2006, un forum de recrutement, anciennement ELIT, devenu African Mobility and Innovation Days (AMID), avec pour objectif de connecter les recruteurs des entreprises africaines aux talents de la diaspora.
Après 20 ans d’expérience dans ce domaine, force est de constater qu’il reste encore beaucoup à faire. L’Afrique est toujours à la recherche de profils qualifiés pour satisfaire des besoins encore plus grandissants.

De l’autre côté, la diaspora africaine que nous côtoyons au quotidien est de plus en plus intéressée par l’idée de repartir s’installer en Afrique.
Face à cette situation, et dans un souci de favoriser un retour bénéfique de ces talents, il nous a semblé opportun de créer cet outil inédit qui vise à caractériser les talents africains de la diaspora et à mettre en lumière leurs aspirations et freins dans l’optique d’un retour en Afrique.
Quels sont les traits saillants du profil des membres de la diaspora ayant répondu aux questions de votre étude ?
Ils sont pour la plupart très diplômés, 86% d’entre eux ont au minimum un bac +5 et exercent dans des secteurs aussi variés que la finance, l’audit & conseil, l’industrie, l’informatique et les métiers de service.
En termes d’expérience, les répondants sont très expérimentés, aussi bien chez les hommes que chez les femmes avec 11 ans d’expérience professionnelle en moyenne.
La grande majorité d’entre eux sont salariés (66%) et vit essentiellement en Europe et notamment en France. Ce qui explique d’ailleurs que 63% des répondants ont la nationalité française tout en sachant que 51% des répondants ont une double nationalité. La Côte d’ivoire, le Cameroun, le Sénégal, le Bénin et le Congo sont les 5 premières nationalités africaines représentées dans cette enquête.
Au-delà des chiffres, l’observation de ces profils montre qu’il existe au sein de la diaspora africaine, des talents très qualifiés dotés d’expertises qui seraient, à n’en point douter, bénéfiques pour relever les grands défis de développement du continent africain.
La bonne nouvelle, c’est que ces talents sont disposés à repartir s’installer en Afrique comme l’atteste l’appétence globale de 8.3/10 exprimée par les répondants en vue d’un retour en Afrique. Encore faudrait-il que les conditions soient réunies.
Pour en venir au coeur du sujet de l’aspiration des talents de la diaspora à retourner en Afrique, quelles sont les motivations dominantes ?
L’enquête nous révèle deux catégories de motivations :
- Les motivations liées au domaine d’activité professionnel
- Les motivations relatives au pays d’installation cible
Dans la première catégorie, on note que la rémunération et les avantages matériels associés sont le premier critère de choix des répondants (52%).
Les talents sont donc prêts à repartir en Afrique mais espèrent une rémunération compétitive pour vivre dans le pays de repatriation.
S’en suivent le besoin d’exposition international dans la future activité professionnelle (15%) et le souhait de bénéficier d’une progression de carrière lors du retour en Afrique (13%).
Dans la deuxième catégorie, celle liée au pays d’accueil, les talents de la diaspora sont avant tout attirés par les pays africains offrant une très bonne qualité de vie, puis ceux disposant d’infrastructures de haut niveau. Les critères liés au cadre de vie représentent ainsi 49% des attentes des talents, tandis que l’attachement familial ne vient qu’en troisième position.
Ces chiffres révèlent un fait très important. Bien que intéressés par un retour en Afrique, les talents de la diaspora souhaitent avant tout évoluer dans un environnement capable de leur offrir un confort de vie similaire à ce à quoi ils ont été habitués en occident.
Les profils de diplômes et de catégories professionnelles correspondent-ils aux besoins primordiaux d’une Afrique qui a pris conscience que son présent et son avenir dépendent fortement de sa capacité à créer de la valeur dans des domaines comme l’industrie, l’énergie, l’environnement et les sciences appliquées ?
Tout à fait. Là aussi les chiffres le montrent. Les talents interrogés évoluent dans des domaines utiles à la création de valeur localement. Ils sont environ 32% à évoluer dans les domaines scientifiques, techniques et industriels.
Que faudrait-il améliorer pour encourager les talents de la diaspora africaine à compléter les effectifs professionnels des secteurs identifiés comme vitaux pour le continent ?
Il faudrait que les Etats et les entreprises du continent travaillent à réduire le gap qui existe aujourd’hui entre les aspirations des talents et les réalités du continent. C’est d’ailleurs tout l’enjeu de cette enquête et du rapport qui en a découlé.
Il est vrai qu’il est impossible de répondre favorablement à l’ensemble des aspirations de cette diaspora qualifiée, mais certaines actions primordiales doivent être traitées en urgence.
Ce sont par exemple, le développement des infrastructures de base, l’accès à des services essentiels de qualité comme la santé, l’eau et l’électricité. Même s’ils ont grandi en Afrique et connaissent les réalités du pays, le temps passé en occident fait qu’il est difficile pour la plupart de ces talents de revenir vivre dans des conditions qu’ils estiment moins avantageuses que ce qu’ils ont, d’autant plus s’ils doivent revenir avec leurs familles, ce qui est souvent le cas.
Au niveau du secteur privé, il faut que nos entreprises pensent plus grand, travaillent sur leur internationalisation à minima à l’échelle sous-régionale et régionale. Certains secteurs comme la banque l’ont très bien réussi ces dernières années. Il faut aujourd’hui que cela s’étende à d’autres secteurs économiques dont les plus vitaux pour le continent.
Les talents veulent rentrer mais continuent de rêver d’une carrière stimulante et l’exposition internationale compte comme l’a montré l’enquête.
Sur un tout autre plan, il y a les entrepreneurs. Ils sont 15% à vouloir repartir en Afrique pour y créer de la valeur et des emplois.
Généralement, dotées d’un bon réseau international, de ressources financières non négligeables et de grandes compétences, ces personnes ont besoin d’un accompagnement des Etats. Aussi bien du point de vue fiscal, que pour identifier les secteurs porteurs, ou encore pour pénétrer le marché local.
Au-delà des compétences professionnelles, quelle place pensez-vous qu’il faille accorder à l’interculturel dans le processus de repatriation ?
L’interculturalité est un facteur primordial dans le processus de repatriation. Même s’ils ont passé plusieurs années en Afrique durant leur enfance, les membres de la diaspora finissent par être considérés par leurs compatriotes restés au pays comme des Occidentaux.
Ces talents expatriés eux-mêmes ont souvent du mal à se réintégrer dans le contexte local. A titre d’exemple, et nous l’abordons d’ailleurs dans une section dédiée du rapport, ils sont nombreux à critiquer la lenteur administrative locale, ou encore le phénomène de racket de la part de la police dans plusieurs villes africaines. Il faut donc tout réapprendre.
C’est pour cette raison qu’un projet de repatriation se prépare s’il veut être réussi. Les séjours réguliers sur dans le pays cible sont un bon moyen dans cette phase préparatoire.
Dans quelle mesure pensez-vous que la repatriation des talents de la diaspora africaine pourra véritablement aider à une équation gagnante pour l’Afrique et ses partenaires ?
Les défis sont immenses pour l’Afrique. En 2050, le continent aura 2,5 milliards d’habitants. Il faudra les loger, les nourrir, leur donner du travail.
L’Afrique n’a pas d’autres choix que d’utiliser l’ensemble des ressources dont elle dispose. Et sa diaspora en fait partie, avec ses compétences, son réseau, ou encore sa bi-culturalité qui est un atout appréciable dans le monde globalisé qui est le nôtre aujourd’hui.
Rien qu’en Afrique francophone, plusieurs pays l’ont bien compris, notamment en Afrique de l’Ouest et au Maghreb, et sont aujourd’hui sur la voie d’une prospérité économique durable.
Il revient aux différents Etats de suivre ces exemples car l’Afrique n’a plus le temps de perdre du temps. (Eco-TransContinentsAfrica)
